Mohamed Dho Assiraj est un journaliste marocain au long cours. Pendant trente-huit ans, il a œuvré dans le pôle audiovisuel public national, avant de prendre sa retraite en 2012.
Au cours de sa carrière, il a eu l'opportunité de fréquenter plusieurs personnalités marocaines de premier plan. "Ayant désormais le temps", comme il le confie dans un échange téléphonique avec Médias24, il a pris sur lui, depuis un certain nombre d'années, de publier des livres d'entretiens-fleuves à partir d'échanges qu'il a eus avec quelques-unes d'entre elles.
La toute première de ces personnalités, c'était feu Mhamed Boucetta, l'ancien secrétaire général emblématique du Parti de l'Istiqlal (PI) de 1974 à 1998. Cela avait donné, en 2021, Mhamed Boucetta, la patrie d'abord, publié par le Centre culturel arabe (Casablanca).
Puis, en 2025, avaient suivi les mémoires d'un autre ex-chef de parti, à savoir Moulay Ismail Alaoui, patron du Parti du progrès et du socialisme (PPS) de 1997 à 2010. Intitulés Ismail Alaoui, la noblesse de la politique (Éditions et impressions Bouregreg, Rabat), ils offrent sur près de 700 pages un éclairage précieux sur la trajectoire de la gauche marocaine tout au long de l'histoire du Maroc indépendant.
Simon Lévy, les Marocains juifs et la question de l'identité
C'est justement de cette dernière famille politique, et même de ce parti, qu'est issu celui qui fait l'objet du nouveau livre de Mohamed Dho Assiraj : Simon Lévy. "Il détestait, en fait, qu'on l'appelle Simon. Il tenait à la prononciation marocaine, qui est d'ailleurs la même en hébreu, à savoir Cham'oun", précise, d'emblée, l'auteur de Simon Lévy, les Marocains juifs et la question de l'identité, également publié aux Éditions et impressions Bouregreg, et dont Moulay Ismail Alaoui a signé la préface en hommage à son défunt compagnon d'armes.

Réalisé à partir d'interviews effectuées dans l'intervalle de quatre ans ayant précédé la mort de Simon Lévy en 2011, l'ouvrage retrace, sur 77 ans, la vie et le parcours politique de cet illustre membre de la communauté juive marocaine, dont il faut bien souligner que l'attachement à sa marocanité va au-delà de l'anecdote, certes révélatrice, relative à la prononciation de son prénom.
Car alors que des dizaines de milliers de ses coreligionnaires quittaient, à partir de l'indépendance, le Maroc pour d'autres horizons, lui avait choisi délibérément de rester.
"Après son baccalauréat en 1953, il était parti en France pour des études de lettres espagnoles. C'est là d'ailleurs qu'il est tombé dans la marmite de la politique, en ralliant le Parti communiste marocain (PCM), qui allait par la suite donner le Parti de la libération et du socialisme (PLS) – en 1968 – puis, en 1974, le PPS. Mais après l'obtention de son diplôme, il décide de rentrer au bercail", rappelle, à cet égard, Mohamed Dho Assiraj.
Nous sommes alors au tournant des années 1960 et, à ce moment-là, le Maroc est irrémédiablement en train de perdre "ses" Juifs.
Les mieux lotis, ceux qui, comme Simon Lévy, ont eu la possibilité de faire des études, ou encore sont issus de familles aisées, mettent généralement les voiles pour l'ancienne métropole française, quand ils ne traversent pas l'Atlantique pour s'installer au Canada ou aux États-Unis.
Les autres, les "prolétaires", majorité écrasante vivant pour la plupart de petits métiers, vont, eux, de plus en plus se diriger vers un État nouvellement créé dans la région, autoproclamé "foyer national juif" : Israël.
Nécessitant, pour sa construction, de la main-d'œuvre et, en même temps, des bras pour porter les armes contre ses voisins arabes qui s'opposent à sa naissance, l'État hébreu va faire venir, en vingt ans, pas moins de 250.000 Marocains au Proche-Orient, notamment dans le cadre de l'opération Yakhin entre 1961 et 1964.
À un moment où le HaAvoda, le Parti travailliste israélien (centre-gauche) tient les rênes – et continuera de les tenir jusqu'à l'avènement en 1977 de Menahem Begin, président du Likoud (droite) –, ces MRE se retrouvent en majorité exclus. En 1959, ce sont les émeutes de Wadi Salib, quartier de Haïfa où les Marocains se rebiffent après que la police israélienne eut tiré sur l'un des leurs, le blessant grièvement.
"Simon Lévy suivait tout cela, naturellement. Et il était franchement très dubitatif par rapport au sort promis aux Marocains juifs en Israël ; par conséquent, cela le confortait dans sa conviction que la place de ces derniers était davantage chez eux, dans leur pays, le Maroc", commente Mohamed Dho Assiraj.
Arrestation et torture en 1965
Cela n'implique pas qu'en terre marocaine, la vie de Simon Lévy ait été rose.
Au contraire, lorsque Casablanca se soulève le 23 mars 1965, à la suite de la décision du ministre de l'Éducation nationale, Youssef Belabbès, d'interdire aux jeunes de plus de 17 ans l'accès au second cycle des lycées, il est arrêté et, cinq jours durant, passé à tabac. "Il en a gardé des séquelles, à vie. Quand je l'avais interviewé, il m'avait confié qu'il n'arrivait même plus à marcher, tellement il avait été torturé", indique Mohamed Dho Assiraj.
Malgré cela, il gardera donc le Maroc chevillé au corps. En 1976, il est élu municipal à Casablanca, à des fins d'engagement politique au plus près des citoyens.
Mais la grande œuvre de sa vie, c'est la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain, dont il est à la baguette au moment de son lancement en 1993. C'est cette institution qui, plus tard, donnera le Musée du judaïsme marocain, sis dans le quartier de l'Oasis à Casablanca (rue Chasseur-Jules-Gros) et qui, longtemps, a constitué le seul "musée juif" du monde arabe, de l'Océan au Golfe (jusqu'à ce que soit mis en place le Musée de la culture juive... à Fès).
"Avec les départs, l'exil, Simon Lévy voyait de ses propres yeux que ce judaïsme marocain, qui a fait partie de la vie du Maroc pendant plus de deux millénaires, se perdait. Et il fallait donc le sanctuariser. Lui-même avait, en sa possession, une riche collection provenant des quatre coins du pays et donnant un aperçu multiforme de la culture juive marocaine dans ses diverses illustrations. Ce fonds a en grande partie alimenté le Musée du judaïsme marocain", expose Mohamed Dho Assiraj.
L'année même de sa mort, Simon Lévy voit se concrétiser un de ses plus vieux rêves : que le judaïsme marocain trouve une reconnaissance officielle au Maroc. Une nouvelle Constitution est alors adoptée, et sans ambages elle donne place, dans son préambule, à l'"affluent hébraïque" en tant que partie intégrante de l'unité du pays.
"Mais ce qu'on oublie, c'est qu'il avait aussi milité pour les autres cultures du Maroc, notamment amazighe. Au PPS, il a beaucoup fait en sorte que le parti fasse siennes les revendications du mouvement amazigh", souligne Mohamed Dho Assiraj.
En plus de l'entretien, Simon Lévy, les Marocains juifs et la question de l'identité est également agrémenté d'annexes qui peuvent aider à situer le lecteur par rapport à toutes les thématiques qui ont été chères, au cours de sa vie, au protagoniste du livre. Ce dernier sera incessamment disponible dans les librairies marocaines.