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Santé

Pourquoi les hôpitaux ne font pas (à eux seuls) la santé des populations

À rebours d’une médecine centrée sur le soin, le président de la National Academy of Medicine plaide pour un basculement vers un modèle où environnement, alimentation, technologies et climat redéfinissent en profondeur les déterminants de la santé. Une lecture qui résonne particulièrement avec les transformations en cours au Maroc.

Conférence à l’UM6P sur la santé des populations, la prévention, l’alimentation, l’IA et l’impact du climat sur la santé
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Le 3 avril 2026 à 13h21 | Modifié 3 avril 2026 à 15h56

Si vous pensez qu’un bon système de santé se résume à l’accès à l’infrastructure hospitalière et aux médicaments, les données scientifiques actuelles risquent de vous surprendre. La médecine clinique, qui est au cœur de nos systèmes de santé, n’explique en réalité que 10% à 15% des résultats sanitaires d’une population. L’essentiel se joue ailleurs : l’alimentation, les modes de vie, la qualité de l’air et, de plus en plus, dans les effets déjà tangibles du changement climatique. 

C’est l’argument central avancé par le docteur Victor J. Dzau, président de la prestigieuse National Academy of Medicine (NAM) des États-Unis et invité de marque de la séance inaugurale de la "Science Week 2026", organisée à l'Université Mohammed-VI polytechnique (UM6P) à Benguérir du 30 mars au 3 avril. Ce pionnier mondial de la médecine cardiovasculaire et des politiques de santé a livré un discours vibrant, où il a plaidé pour un changement de paradigme dans la façon de penser les systèmes de santé, en s’inspirant notamment de "la convergence des sciences", thème transversal de cette édition de la Science Week. 

Il ne s’agit plus simplement de faire collaborer un biologiste et un chimiste. La convergence est la fusion totale et systémique des sciences de la vie, de l'ingénierie, de l'intelligence artificielle et des sciences sociales pour résoudre des crises devenues trop complexes pour une seule discipline. C'est l'idée audacieuse qu'un algorithme climatique, une politique agricole et une interface neuronale font tous partie du même arsenal composant un système de santé efficace.

La technologie fusionne avec le vivant : quand la science-fiction devient réalité

Pour saisir la portée de cette convergence, il faut observer ce qui se joue aujourd’hui à l’intersection de la biologie, de la science des données et de l’ingénierie. Car la révolution est déjà en cours dans le champ médical. Victor Dzau en a livré plusieurs illustrations concrètes.

L'exemple le plus spectaculaire de cette fusion se trouve sans doute dans le développement des interfaces cerveau-machine (les neuroprothèses). Des patients paralysés capables de contrôler un membre artificiel ou un ordinateur par la seule force de leur pensée. Cette prouesse n’est plus tout à fait une promesse lointaine, même si elle demeure encore loin d’une généralisation clinique. En connectant directement le système nerveux humain à des microprocesseurs, des équipes multidisciplinaires (associant neuroscientifiques, ingénieurs en matériaux, développeurs de logiciels et cliniciens) parviennent à court-circuiter les lésions médullaires. 

Ces technologies restaurent non seulement le mouvement, mais commencent aussi à recréer des fonctions sensorielles fondamentales, comme le toucher ou la vue. Rappelons tout de même qu’en pratique, ces technologies restent pour l’instant encore limitées à des cas très spécifiques.

Conférence à l’UM6P sur la santé des populations, la prévention, l’alimentation, l’IA et l’impact du climat sur la santé

D’autres exemples qui semblent tout droit sortis d'un film de science-fiction. C'est le cas de la bio-impression 3D. Elle est similaire à celle que nous connaissons, mais où le plastique est remplacé par une "bio-encre" composée de cellules vivantes. En superposant méticuleusement ces cellules couche par couche, ils parviennent à fabriquer de véritables morceaux de tissus humains, tels que de la peau ou du cartilage. À plus long terme, l'ambition ultime de cette médecine régénérative est d'imprimer des organes entiers et fonctionnels pour mettre enfin un terme à la pénurie mondiale de greffons.

En parallèle, pour révolutionner la manière dont on développe les traitements, les scientifiques ont mis au point des "organes sur puce". Il ne s'agit pas d'organes physiques à part entière, mais de minuscules boîtiers technologiques transparents traversés par des micro-canaux. À l'intérieur, des cellules vivantes sont soumises à des flux et des mouvements qui reproduisent artificiellement la dynamique exacte d'un cœur qui bat ou d'un poumon qui respire. Ces simulateurs ultra-réalistes permettent aux laboratoires de tester l'efficacité et la toxicité de nouveaux médicaments avec une précision redoutable, offrant ainsi une alternative fiable pour se passer définitivement des tests sur les animaux.

Pourquoi les hôpitaux ne font pas (à eux seuls) la santé des populations

À terme, la médecine régénérative vise l'impression d'organes entiers viables pour la transplantation, une réponse directe à la pénurie mondiale de greffons.

Enfin, l'intelligence artificielle est en train de réécrire les règles de la bio-ingénierie. Grâce à une puissance de calcul phénoménale, l'IA permet la modélisation des interactions moléculaires à une échelle jusqu'ici inconcevable. Les algorithmes prédisent comment les protéines se replient ou comment une cellule réagira à un stimulus spécifique, réduisant des années de recherche en laboratoire à quelques jours de simulation informatique. C’est une médecine plus personnalisée et prédictive qui se dessine, même si ses promesses restent, à ce stade, inégalement concrétisées.

Repenser le système de santé de façon à intégrer la prévention à une plus grande échelle

Toutefois, la haute technologie ne suffira pas si le modèle fondamental reste défaillant. Le Dr Dzau est catégorique : nos systèmes de soins sont conçus pour une réalité d'un autre siècle. Lors d'un échange exclusif que nous avons eu avec lui en marge de sa conférence, le Dr Dzau a pointé du doigt cette inadéquation, particulièrement pertinente pour un pays comme le Maroc, actuellement engagé dans un vaste et ambitieux chantier de refonte de son système de santé et de protection sociale. 

"Les données montrent très clairement que seulement 15% de nos résultats de santé proviennent des soins médicaux directs (...). La majorité relève du comportement, des conditions socio-économiques et de l'environnement", nous a-t-il confié.

Interrogé sur les priorités que le Maroc devrait adopter pour les cinq prochaines années, notamment concernant l'intégration de l'intelligence artificielle, le président de la NAM a tenu à élargir la focale. "Il faut faire très attention aux résultats réels sur la santé de la population. La santé publique est primordiale. L'IA peut certes aider les médecins à prendre des décisions, assister la radiologie ou optimiser l'efficacité des hôpitaux. Mais sur le long terme, l'IA doit nous aider à regarder l'image globale, celle de la prévention. L'enjeu est de s'attaquer aux facteurs de risque comme l'hypertension, l'obésité, le diabète, avant qu'ils ne détruisent des vies et ne ruinent les systèmes de santé". Le message en filigrane est que l’innovation véritable n’est pas seulement technologique, elle réside dans le déplacement des investissements du soin curatif vers la prévention active dans différents domaines.

L'alimentation, ce médicament ignoré par la médecine moderne

Cette vision préventive trouve son champ de bataille le plus évident dans notre assiette. Lors d'une discussion passionnante ayant suivi la keynote, Louise Fresco, experte internationale des systèmes alimentaires, a soulevé le paradoxe tragique de notre époque. Nous vivons dans un monde où 800 millions de personnes souffrent de la faim, tandis que deux milliards sont en surpoids ou obèses. Une malnutrition à deux visages qui engorge littéralement les hôpitaux du monde entier.

Pourquoi les hôpitaux ne font pas (à eux seuls) la santé des populations

La convergence scientifique apporte ici un concept fort : "Food as Medicine" (la nourriture comme médicament). Les preuves s’accumulent pour montrer qu’une alimentation ciblée et de qualité peut, dans certains cas, se révéler aussi efficace, voire plus, que certaines prescriptions médicamenteuses. Pourtant, comme l'a vivement regretté Victor Dzau, la formation médicale accuse un retard coupable. "Les écoles de médecine sont historiquement terribles lorsqu'il s'agit d'enseigner la nutrition. Les médecins ne sont tout simplement pas formés pour prescrire une alimentation".

Pour combler ce vide, le secteur de la tech prend les devants. Victor Dzau a évoqué des collaborations en cours avec des géants comme Google et Microsoft. L'objectif ? Utiliser le machine learning pour trier le vrai du faux dans l'océan de désinformation nutritionnelle qui inonde internet. En créant des algorithmes capables de valider scientifiquement les conseils alimentaires et de les personnaliser, la technologie pourrait démocratiser l'accès à une nutrition préventive fiable, redonnant ainsi le pouvoir aux citoyens sur leur propre métabolisme.

Le changement climatique est également une crise sanitaire

Mais tous ces efforts préventifs se heurteront à un mur si nous ignorons le changement climatique, décrit comme la force perturbatrice la plus massive de notre siècle. À travers le prisme de la convergence, le climat n'est plus l'apanage exclusif des météorologues ou des écologistes, c'est aussi un facteur de santé important.

Les chiffres avancés par Victor Dzau donnent une idée de l’ampleur du phénomène. Chaque année, les températures extrêmes tuent plus de 5 millions de personnes. La pollution de l'air liée aux combustibles fossiles en tue 5 millions de plus. D'ici 2050, le Forum économique mondial estime que 14,5 millions de décès supplémentaires seront directement imputables au dérèglement climatique. Cette crise est également profondément inéquitable, puisque les populations des pays à revenu faible ou intermédiaire sont sept fois plus susceptibles de mourir de ces catastrophes que celles des pays riches, bien qu'elles polluent infiniment moins.

Le Maroc se trouve d'ailleurs en première ligne. Avec une augmentation des températures d'environ 0,43 °C par décennie depuis un demi-siècle et une baisse projetée des précipitations de 14% d'ici 2059, le Royaume fait face à une accélération de la désertification et du stress hydrique. Ces phénomènes aggravent l'insécurité alimentaire, forcent les migrations internes et favorisent l'émergence de maladies vectorielles.

Pourquoi les hôpitaux ne font pas (à eux seuls) la santé des populations

C'est là que le secteur de la santé fait face à ses propres contradictions. Les hôpitaux, censés soigner, sont en réalité de redoutables pollueurs. Le secteur mondial de la santé génère environ 5% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Un modèle fondé sur le matériel médical à usage unique et la surconsommation énergétique qui n'est plus tenable. La convergence exige l'application d'une économie circulaire stricte au sein même des établissements de soins : développement de matériaux biodégradables, dispositifs médicaux réparables, et bâtiments hospitaliers pensés pour l'efficacité énergétique.

L'innovation technologique offre des solutions inédites. Des chercheurs utilisent la bio-ingénierie pour créer des micro-organismes capables de convertir le CO2 directement en carburants renouvelables. L'intelligence artificielle est massivement déployée pour modéliser les prévisions climatiques à une échelle hyper-locale, permettant aux autorités sanitaires d'anticiper les vagues de chaleur et d'identifier, quartier par quartier, les populations les plus vulnérables nécessitant des interventions d'urgence.

L’intervention de Victor Dzau a été un appel à briser les murs. Les crises qui menacent notre santé obligent à repenser notre réponse au-delà des frontières disciplinaires et des politiques sectorielles.

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Le 3 avril 2026 à 13h21

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