Entreprises familiales. Pourquoi la transmission reste le maillon faible au Maroc

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Par | Le 8/4/2026 à 15:55
SFM Conseil a réuni, le mercredi 8 avril à Casablanca, dirigeants et membres d’entreprises familiales à l’occasion de son deuxième rendez-vous annuel, placé sous le thème "L’art de gouverner en famille : entre héritage et ambition". L’occasion de mettre sur la table les difficultés très concrètes qui accompagnent la transmission et la structuration de la gouvernance, à mesure que ces groupes changent d’échelle.

L’entreprise familiale s’impose comme un pilier discret mais structurant des économies modernes. Si les données précises font encore défaut au Maroc, son poids à l’échelle internationale donne déjà la mesure de son importance.

"Même si nous ne disposons pas de statistiques au Maroc, sous d’autres cieux, cet écosystème pèse plus de 90% de l’économie et plus de 70% de l’emploi dans beaucoup de pays", souligne Abdelkader Boukhriss, président de SFM Conseil.

Un constat qui justifie, selon lui, l’intérêt croissant porté à ce modèle entrepreneurial. "C’est un sujet que nous portons au niveau de notre cabinet, en nous basant sur notre expérience et sur l’accompagnement que nous apportons au tissu d’entreprises familiales", explique-t-il.

Transmission : une volonté réelle, mais une relève encore hésitante

Derrière cette solidité apparente, les entreprises familiales restent confrontées à des défis structurels, au premier rang desquels la question de la transmission.

"Il y a une réelle volonté de transmettre, mais il y a une relève hésitante", observe Abdelkader Boukhriss. Une hésitation qui s’explique en partie par un décalage entre les générations.

D’un côté, des fondateurs et dirigeants historiques qui ont souvent évolué dans un cadre informel, où la vision et les règles existent, mais restent implicites. De l’autre, une nouvelle génération en quête de repères plus structurés.

Cette transition ne va pas de soi. "Souvent, il y a un excès de confiance dans la nouvelle génération, sans pour autant lui donner les outils nécessaires", ajoute-t-il, pointant un risque de fragilisation au moment du passage de relais.

Des fragilités internes vs des atouts structurels solides

Au-delà des enjeux de gouvernance, certaines causes d’échec reviennent de manière récurrente. "Les échecs sont souvent dus à un problème de communication", relève le président de SFM Conseil, qui insiste sur le rôle central du dialogue intergénérationnel dans la pérennité de ces structures.

Pour autant, ces fragilités n’effacent pas les forces du modèle. L’entreprise familiale se distingue notamment par son inscription dans le temps long et sa capacité d’adaptation. "Elle a un fort ancrage territorial, et elle a plus de souplesse et d’agilité pour résister aux crises", explique-t-il.

Une autre évolution notable est l’ouverture croissante à l’international. Une dynamique qui renforce les enjeux de gouvernance, notamment en matière de transmission. "Aujourd’hui, en cas d'échec, c’est un échec aussi bien au niveau national qu’international", prévient-il.

La communication, clé des trajectoires réussies

Dans ce contexte, les réussites observées reposent souvent sur des fondamentaux simples mais exigeants. "Les réussites, c’est grâce à la communication et à un travail au quotidien que les fondateurs et les nouvelles générations essaient de perpétuer", résume Abdelkader Boukhriss.

Une réalité qu’il illustre par son expérience directe : "Je vois aujourd’hui la troisième génération de clients avec qui nous avons travaillé, avec le grand-père, le père et les enfants".

Structurer sans rigidifier : les leviers d’une gouvernance efficace

Dans le prolongement de ces constats, l’intervention de Guillaume Lavigne, expert en accompagnement des entreprises familiales, a permis de basculer vers des leviers plus concrets, en insistant sur un point clé : l’entreprise familiale ne souffre pas d’un manque de modèle, mais plutôt d’un déficit de structuration adaptée.

"Il n’y a pas de bon modèle, il n’y a que des bonnes pratiques", rappelle-t-il, soulignant que chaque entreprise doit construire sa propre organisation en fonction de sa dynamique familiale.

Le premier enjeu est de sortir du modèle unitaire, où le fondateur concentre l’ensemble des pouvoirs. "Dans ce modèle, la même personne est à la fois entrepreneur et actionnaire", explique-t-il, ce qui peut freiner la prise de recul et la capacité à challenger les décisions. D’où l’importance d’instaurer des contre-pouvoirs et d’organiser un véritable dialogue.

"Le fait de devoir rendre compte oblige à justifier ses décisions", insiste-t-il, plaidant pour une séparation plus claire entre actionnaires et dirigeants, non pas seulement à travers des structures formelles, mais surtout à travers des mécanismes de dialogue.

Cette logique s’accompagne de la mise en place d’instances, notamment des conseils intégrant des membres indépendants. Leur rôle est d'apporter de la distance, de challenger la stratégie et d'enrichir la réflexion par leur expérience. "Ils apportent à la fois une expertise et une capacité à prendre du recul", résume-t-il.

Au-delà de la gouvernance de l’entreprise, la structuration du capital et de la famille actionnaire apparaît tout aussi déterminante. Pactes d’actionnaires, règles de transmission, mécanismes de sortie ou de médiation : autant d’outils permettant de sécuriser les équilibres dans la durée.

Mais la gouvernance repose aussi sur l’organisation de la famille elle-même, à travers des espaces dédiés comme les conseils de famille, avec pour objectif de définir collectivement les règles du jeu, qu’il s’agisse de l’entrée des membres dans l’entreprise ou du partage de la vision stratégique.

Dans cette logique, la formalisation, notamment via des chartes familiales, n’a de sens que si elle s’accompagne d’une mise en pratique réelle. "Une charte faite pour être rangée dans un tiroir ne sert à rien".

Enfin, la transmission dépasse largement la question du capital. Elle repose aussi sur la capacité à transmettre une culture, une identité et une manière d’entreprendre. "L’héritage, ce n’est pas seulement le patrimoine, c’est aussi les valeurs, la manière d’agir, cette flamme qu’on ne retrouve pas dans les livres", souligne-t-il.

D’où l’importance d’inscrire les nouvelles générations dans un processus progressif, mêlant formation, mise en situation et responsabilisation. Car, au-delà des structures, la pérennité des entreprises familiales repose avant tout sur un équilibre entre confiance, engagement et projection commune dans le temps long.

Au-delà du patrimoine, un enjeu de valeurs et de transformation économique

L’entreprise familiale s’inscrit aussi dans une dynamique plus large, celle de la transformation économique du pays. Intervenant lors de l’événement, Riyad Mezzour a rappelé que le rôle de ces entreprises dépasse largement la seule création de richesse. "Vous apportez des valeurs, de la transmission, de la solidarité, de l’intégrité", a-t-il précisé, insistant sur leur contribution à la préservation d’un socle économique et social.

Dans un contexte où les modèles familiaux évoluent et où les équilibres se fragilisent, la transmission ne peut plus se limiter au patrimoine matériel. "Aujourd’hui, on se transmet du savoir, de la création de valeur. L’immatériel est finalement le plus important", a-t-il insisté.

Un enjeu d’autant plus critique que le passage à la troisième génération reste un point de fragilité reconnu. "Quelque 30% des entreprises familiales arrivent à la troisième génération", a-t-il indiqué, soulignant la complexité croissante des relations au sein de familles élargies.

Mais au-delà des défis internes, c’est aussi une ambition nationale qui se dessine. Le ministre évoque un moment charnière pour l’économie marocaine, appelant à l’émergence de grandes entreprises familiales capables de porter cette transformation. "Nous avons besoin de dix à quinze entreprises familiales à forte ambition internationale pour porter cette dynamique".

Cette évolution suppose toutefois une transformation des modèles de financement et de gouvernance. L’ouverture du capital, notamment via les marchés, apparaît comme un levier clé pour accompagner la croissance tout en structurant davantage ces groupes.

Dans ce contexte, l’entreprise familiale n’est plus seulement un héritage à préserver, mais un acteur central appelé à se réinventer, à la fois dans sa gouvernance interne et dans son rôle économique à l’échelle nationale et internationale.

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