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La guerre de sécession en Europe

WASHINGTON, DC – Les négociations qui ont conduit à la dernière entente de principe sur la dette de la Grèce ont mis en relief deux visions concurrentes de l'Union européenne : l'union souple, humaine et politique soutenue par la France, et l'union légaliste et centrée sur l'économie, soutenue par l'Allemagne. Comme le dit François Heisbourg dans son récent article : «En contemplant ouvertement la sécession forcée de la Grèce [hors de la zone euro], l'Allemagne a démontré que l'économie l'emporte sur les considérations politiques et stratégiques. La France voit les choses différemment.» La question est maintenant de savoir quelle vision va l'emporter.  

Le 23 juillet 2015 à 11h20

Les Grecs, quant à eux, placent leur identité nationale avant leur portefeuille, d'une manière que les économistes ne comprennent pas et ne parviennent pas toujours à prévoir. Il est économiquement irrationnel que les Grecs préfèrent rester membres de la zone euro, alors qu'ils pourraient rester dans l'UE avec une monnaie nationale restaurée qu'ils pourraient dévaluer.

Mais pour les Grecs, l'adhésion à la zone euro ne signifie pas seulement qu'ils peuvent utiliser la monnaie commune. Cela met leur pays sur un pied d'égalité avec l'Italie, l'Espagne, la France et l'Allemagne, comme «un membre à part entière» de l'Europe : une position cohérente avec la position de la Grèce comme berceau de la civilisation occidentale.

Considérant que cette attitude reflète la vision d'une «union toujours plus étroite» qui a motivé les fondateurs de l'UE, la compréhension plus étroite et plus économique de l'Allemagne de l'intégration européenne ne peut pas inspirer les citoyens ordinaires à soutenir les compromis nécessaires pour garder l'UE rassemblée. Elle ne peut pas non plus résister aux inévitables attaques dirigées contre les institutions de l'UE pour chaque action et règlement que les citoyens n'aiment pas et dont les élus nationaux veulent éviter la responsabilité.

L'origine de la Communauté économique européenne créée par le Traité de Rome de 1957 était, comme son nom l'indique, de nature économique. Le Traité lui-même était réaliste, fondé sur les intérêts économiques convergents de la France et de l'Allemagne, avec les pays du Bénélux et l'Italie qui venaient compléter la base d'une nouvelle économie européenne.

Mais l'intégration économique était sous-tendue par une vision de paix et de prospérité pour les citoyens de l'Europe, après des siècles de violence sans précédent ayant abouti à deux Guerres mondiales, qui avaient renforcé l'inimitié apparemment éternelle entre la France et l'Allemagne. Et en effet, la langue d'une union politique plus étendue a été incorporée dans les traités européens, pour être interprétée par la Cour européenne de Justice et les générations suivantes de décideurs européens en vue de soutenir la construction commune d'une politique et d'une identité européennes, ainsi que d'une économie unifiée.

Ma mère, une jeune Belge dans les années 1950, se rappelle de l'idéalisme et de l'excitation du mouvement européen fédéraliste, porteur de la promesse que sa génération pourrait créer un avenir différent pour l'Europe et pour le monde. Sans conteste, la vision des États-Unis d'Europe, adoptée par plusieurs de ces premiers fédéralistes, était davantage guidée rétrospectivement par la fondation des États-Unis d'Amérique, plutôt que vers la recherche prospective d'une création européenne ayant sa propre visée. Néanmoins l'UE qui a émergé (qui met suffisamment la souveraineté en commun pour bénéficier de son statut d'entité régionale puissante dans un monde de presque 200 pays, tout en conservant les langues et les cultures distinctes de ses membres), est quelque chose de nouveau.

Cette expérience ne peut pas survivre si elle n'est plus soutenue que par la rigueur et les règles économiques. Que peut continuer à justifier une entité politique une fois que les réalités et les convictions pressantes qui ont motivé son établissement se seront fanées comme les pages des livres d'histoire et d'éducation civique ou, au mieux, qu'elles deviennent le sujet des récits des grands-parents ?

L'exemple des Etats-Unis

Pour les États-Unis, ces questions se sont posées dans les années 1840-50, quand le besoin urgent d'une union pour garantir l'indépendance s'était dissipé, causant des problèmes et des conflits qui avaient été dissimulés pour mieux refaire surface. En particulier, l'esclavage était autorisé dans certains États mais interdit dans d'autres et le compromis de 1787, consistant à compter chaque esclave pour trois cinquièmes d'une personne lors du recensement national pour la représentation et la fiscalité, avait fait son temps. Les différences économiques entre le Nord industriel et le Sud agricole revenaient à reconnaître que les débats sur les droits des États avaient des conséquences sur les moyens de subsistance, mais aussi sur les vies elles-mêmes. Une guerre terrifiante en a résulté, dans laquelle les États-Unis ont vaincu la Confédération sudiste sécessionniste et ont imposé leur vision de l'union.

Avant la fin de la guerre, le président Abraham Lincoln a créé un nouveau récit, déclarant dans le discours de Gettysburg que cette bataille avait eu lieu pour la démocratie autant que pour l'égalité, afin de veiller à ce que «le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaisse jamais de la surface de la Terre.» Ce récit a simplifié (et à bien des égards déformé) les archives de l'histoire. Mais peu importe : le discours est devenu une partie aussi importante de l'identité nationale américaine que la Déclaration d'indépendance et la Constitution.

L'UE fait face à présent à sa propre guerre civile, une guerre qui par bonheur est exempte de violence physique. Sans hommes et femmes d'État capables de formuler la vision d'un avenir commun, pour lequel il vaut la peine de travailler et même de se sacrifier, le camp de l'unité ne peut pas vaincre. Un hymne national de l'Europe, un cercle d'étoiles et un discours sur la droiture budgétaire et les réformes structurelles ne peuvent pas rivaliser avec les messages puissants des adversaires de l'UE.

Ces adversaires, à droite comme à gauche, se concentrent sur les conditions de vie des citoyens européens au quotidien : ceux qui se sentent menacés par les migrants et ceux qui souffrent en raison de l'austérité. Pour que l'UE continue sa marche vers un régime et vers une économie plus fortes et plus solidaires (une Union européenne qui est néanmoins loin de ressembler à un État fédéral), elle doit offrir la perspective crédible d'une meilleure vie à tous ses citoyens.

Juste avant le cycle final des récentes négociations grecques, le président Français François Hollande a dit qu'il ne voulait pas d'une Europe qui «ne progresse plus.» Très bien. Mais progresser vers quoi ? Vers la liberté, l'égalité et la fraternité pour toute l'Europe ? Vers la dignité et la solidarité de tous les citoyens européens ? Vers un foyer européen commun qui tient ses affaires en ordre ?

Voilà les questions auxquelles une nouvelle génération de politiciens européens doit répondre.

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 23 juillet 2015 à 11h20

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