La nature humaine et l’éthique
NEW YORK – La nature humaine existe-t-elle? La question importe à tous ceux qui se soucient d’éthique. Alors que la période historique actuelle se définit par une direction politique amorale et des valeurs sociales qui s’effritent, il n’a peut-être jamais été aussi important de se poser la question de l’essence de l’humanité.
Le concept philosophique de "nature humaine" a une longue histoire. Dans la culture occidentale, son examen à commencé avec Socrate, au Ve siècle avant notre ère, mais c’est Aristote qui affirma que cette nature humaine se caractérisait par des attributs uniques – notamment le besoin de mener une vie sociale et notre capacité à parler, à nous servir de notre raison. Pour les stoïques de la Grèce hellénistique, la nature humaine était ce qui donnait son sens à la vie, enjoignait au cosmopolitisme et fondait l’égalité.
Certains philosophes de la Chine ancienne comme Confucius ou Mencius pensaient que l’être humain était bon par nature tandis que pour Xun Zi, il était par nature mauvais et dépourvu de sens moral. Pour les traditions judéo-chrétiennes-musulmanes, la nature humaine est profondément corrompue par le péché, mais peut s’en racheter par la foi en Dieu, à l’image de qui nous avons été créés.
Les philosophes occidentaux modernes, écrivant aux XVIIe et XVIIIe siècles, ont développé ces idées. Le philosophe anglais Thomas Hobbes affirmait que notre état naturel conduisait à une vie "solitaire, pauvre, obscène, brutale et courte" (solitary, poor, nasty, brutish, and short), raison pour laquelle nous avions besoin d’une autorité politique forte et centralisée (qu’il nomma Léviathan).
Rousseau en revanche croit que la nature humaine est malléable, mais qu’à l’état originel, l’homme était dans l’ignorance, sans langage ni communauté. Il en conclut que le décalage entre notre condition originale et la civilisation moderne est à la racine de notre peine et plaide pour un retour vers la lettre de la nature. David Hume, toujours sensible et modéré, propose de caractériser les humains par une combinaison d’altruisme et d’égoïsme, et que cette combinaison peut être modifiée pour le meilleur (ou pour le pire) par la culture.
Les travaux de Charles Darwin, au milieu du XIXe siècle, ont rendu insoutenables nombre de conceptions "essentialistes" de la nature humaine. L’idée selon laquelle les humains partageraient entre eux seuls un ensemble restreint de caractéristiques contredit le rythme lent et graduel de l’évolution darwinienne. Si l’homo sapiens a évolué en tant qu’espèce primate particulière, on ne peut pas déterminer de fracture nette entre notre biologie et celle des autres espèces.
Entre philosophie, science et religion
Ainsi le débat philosophique sur la nature humaine fait-il rage, actualisé par les découvertes de la biologie. Aujourd’hui, certains philosophes concluent de Rousseau et de Darwin l’inexistence en tant que telle d’une nature humaine, et que si la biologie peut contraindre le corps, elle ne peut restreindre nos pensées ou notre volonté.
Les psychologues évolutionnistes et même certains neuroscientifiques affirment que c’est un non-sens. Le message qu’ils retiennent de Darwin (et en partie de Rousseau) est que nous sommes mal adaptés au contexte actuel – fondamentalement, nous sommes des singes du pléistocène munis de téléphones portables et d’armes nucléaires.
Je considère quant à moi, en tant que biologiste évolutionniste et philosophe des sciences, que la nature humaine existe bien, mais qu’elle ne se fonde sur aucune "essence". En revanche, notre espèce, comme toute autre espèce biologique, répond à un ensemble de caractéristiques dynamiques en évolution, définissant statistiquement notre lignée, mais qui ne sont ni présentes dans chacun de ses membres ni absentes chez toutes les autres espèces.
En quoi tout cela pourrait-il intéresser quelqu’un qui n’est ni scientifique ni philosophe? J’y vois au moins deux grandes raisons. L’une est personnelle; l’autre, politique.
Premièrement, la façon dont nous interprétons la nature humaine a d’importantes conséquences sur l’éthique, au sens de l’examen de la façon dont nous devons vivre nos vies, où l’entendaient les anciens Gréco-Romains. Quelqu’un qui a de la nature humaine une conception judéo-chrétienne-musulmane va naturellement adorer Dieu et se conformer aux commandements religieux. En revanche, quelqu’un qui adopte une philosophie existentialiste, dans l’esprit de Jean-Paul Sartre ou de Simone de Beauvoir, pourrait penser, puisque "l’existence précède l’essence", que nous sommes radicalement libres de mener nos vies en suivant nos propres choix, sans l’aide de Dieu pour nous accompagner.
D’autre part, ce que nous pensons de la nature humaine retentit sur ce que nous pensons de l’éthique. Et aujourd’hui, notre éthique part à vau l’eau. Une récente étude menée aux Etats-Unis décrit la présidence de Donald Trump comme "la moins conforme à l’éthique" de toute l’histoire américaine, tandis que l’enquête annuelle réalisée par Gallup sur les façons de percevoir les questions morales aux Etats-Unis suggère une lente érosion des mœurs sociales. Si nous prenions chacun le temps d’examiner notre position dans le débat sur la nature humaine, nous en tirerions des enseignements précieux sur nos propres croyances – et par extension, sur celles des autres.
Personnellement, j’incline à l’éthique naturaliste des stoïques, pour lesquels la nature humaine restreint et indique – mais sans déterminer radicalement – ce que nous pouvons et devons faire. Mais quelle que soit la religion professée ou les penchants philosophiques des uns et des autres, réfléchir à qui nous sommes – d’un point de vue biologique ou non – apparaît comme une bonne façon d’acquérir sur nos actes une plus grande maîtrise. Il est inutile d’ajouter que l’exercice pourrait s’avérer profitable à beaucoup d’entre nous.
Traduit de l’anglais par François Boisivon
© Project Syndicate 1995–2018
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