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L'Allemagne n'est pas Volkswagen

Le scandale Volkswagen soulève plusieurs interrogations autour du modèle de production allemand. Si la réussite de ce constructeur de véhicules diesel doit en partie s'expliquer par de frauduleuses démarches consistant à dissimuler la quantité de polluants nocifs émis dans l'atmosphère, faut-il s'attendre à ce que de nouvelles révélations concernant d'autres entreprises viennent remettre en question l'importante transformation opérée par l'Allemagne, qui est passée du statut d'"homme malade de l'Europe" à celui de grande puissance économique fondée sur les exportations?

Le 9 octobre 2015 à 16h54

Fort heureusement, la réponse à cette question est très certainement négative. La compétitivité de l'Allemagne repose bien moins sur une arnaque que sur la manière dont ses grandes entreprises sont structurées, et sur la culture dans laquelle ces sociétés opèrent. Le premier constructeur automobile allemand constitue davantage une exception aux règles de fabrication ayant appuyé la réussite du pays que l'illustration de telles règles.

En effet, la réussite allemande est bien souvent présentée comme un modèle dont il s'agirait pour les autres pays de s'inspirer, et cela à juste titre. En ce début du siècle, l'Allemagne est devenue l'un des plus grands exportateurs de la planète, surpassant l'ensemble des grands États européens. Entre 2000 et 2013, les exportations allemandes ont enregistré une croissance de 154%, contre 127% en Espagne, 98% au Royaume-Uni, 79% en France, et 72% en Italie.

L'explication principalement avancée quant aux récentes et impressionnantes performances d'exportation de l'Allemagne fait intervenir la modération des salaires. Or, comme le révèlent les comparaisons avec l'Espagne, l'augmentation supérieure des salaires dans les autres pays ne peut à elle seule expliquer les choses. Certes, entre 2000 et 2008, les salaires allemands n'ont augmenté que de 19%, contre 48% en Espagne.

Mais les rôles se sont inversés après la crise financière de 2009. Entre 2009 et 2013, les salaires nominaux allemands ont augmenté de plus de 14%, contre seulement 4% en Espagne. Or, malgré cette augmentation rapide des salaires en Allemagne, les exportations du pays ont rebondi plus vite que les exportations espagnoles – ou que celles de n'importe quel autre pays de l'Union européenne.

Grand facteur de réussite: la structure des grandes entreprises

Le plus important facteur de la réussite de l'Allemagne réside en ce que la structure de ses grandes entreprises vient améliorer la qualité de ses produits. Les exportateurs allemands sont organisées de manière moins hiérarchique et plus centralisée que les autres grandes sociétés européennes. Ceci leur confère de sérieux avantages. Cette décentralisation permet en effet aux employés de moindre niveau hiérarchique de concevoir et mettre en œuvre des idées nouvelles. Ces employés évoluant bien souvent dans une plus grande proximité avec le client que les acteurs plus haut placés, leur connaissance commune de ce qu'exige le marché constitue une importante source de valeur.

L'exploitation de cette connaissance permet à l'Allemagne d'être compétitive en termes de qualité, plus qu'en termes de prix. En effet, si la modération des salaires constituait le premier facteur de la réussite allemande, il serait difficile pour le pays de surpasser les exportateurs français, italiens, britanniques ou encore espagnols, qui se livrent principalement une concurrence autour des prix, en externalisant leur production vers des pays à faibles salaires.

Au lieu de cela, l'accent placé par l'Allemagne sur la qualité permet à ses entreprises d'appliquer des prix plus élevés, et d'attirer de nouveaux clients. Lorsque l'on demande aux exportateurs de situer leurs produits par rapport à la moyenne du marché, 40% des exportateurs allemands les classent dans la catégorie qualité supérieure, ce qui est seulement le cas de 10 % des exportateurs français.

Des produits de haute qualité

Cette gestion décentralisée a permis aux exportateurs allemands de tripler leurs parts de marché mondiales dans le domaine des produits de haute qualité, à la différence des entreprises n'ayant procédé à aucune réorganisation. En effet, en étudiant le top 1% des exportateurs allemands – superstars de l'exportation allemande – j'ai observé que ceux-ci avaient plus que doublé leurs parts de marché dans les exportations mondiales après avoir opté pour une décentralisation de leur organisation.

Cet accent placé sur la qualité peut expliquer pourquoi les exportations allemandes ont rebondi si rapidement après 2009, malgré la hausse des salaires nominaux. La qualité rend les exportateurs moins vulnérables face aux changements de prix – y compris ceux engendrés par l'augmentation des salaires. Par opposition, les pays dont les entreprises s'affrontent sur le terrain des prix ont été davantage contraints de délocaliser leur production à l'étranger à mesure qu'augmentaient les salaires.

Cette relative insensibilité de l'Allemagne face aux hausses de prix peut elle aussi expliquer pourquoi son gouvernement n'a pas de difficultés en présence d'un euro fort, là où l'Italie et la France réclament à la Banque centrale européenne une dévaluation de la monnaie. 

Le patron patriarche

Volkswagen apparaît aujourd'hui avoir adopté une approche différente de celle en vigueur dans la plupart des autres grandes entreprises allemandes. Plutôt que d'œuvrer pour un pouvoir décentralisé, son PDG Martin Winterkorm a pris place sur le trône d'une organisation au commandement et au contrôle centralisés, se comportant tel un patriarche.

Son désir de propulser l'entreprise jusqu'au firmament de l'industrie automobile mondiale, en surpassant Toyota, est venu exercer une pression considérable sur les épaules de managers chargés de produire de la croissance. L'effet engendré par cette pression – à savoir la décision de truquer les tests d'émissions carboniques – en dit bien moins sur la culture des constructeurs allemands en général que sur la malhonnêteté d'un géant automobile, aux plus hauts niveaux de la direction.

D'après le sondage World Values Survey, l'Allemagne est profondément considérée comme une société de confiance, au sein de laquelle les citoyens ont foi dans le comportement de leur prochain, et se conduisent en conséquence. En effet, la leçon à tirer du scandale Volkswagen réside en ce qu'une telle culture s'avère sans doute nécessaire au fonctionnement de son modèle d'exportation.

Veiller à rester intègre

Les exportateur français et italiens ayant mis en place une gestion décentralisée n'ont pas pour autant gagné en parts de marché mondiales dans le domaine des produits de haute qualité. Raison probable de cela, bien que le fait de conférer une plus grande autonomie aux managers de divisions leur permette de répondre plus librement aux exigences du marchés, cette autonomie les conduit également à privilégier les intérêts de carrière sur la réussite de leur entreprise.

Si l'Allemagne entend maintenir sa domination économique, il lui faudra accomplir une tâche bien plus difficile que la simple modération des salaires ou la restructuration des hiérarchies. Il lui faudra veiller à ce que la culture de l'intégrité, facteur de sa propre réussite, demeure intacte face aux pressions de la compétition mondiale.

© Project Syndicate 1995–2015

Traduit de l'anglais par Martin Morel

Par
Le 9 octobre 2015 à 16h54

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