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Le Maroc, du défi de la mondialisation à celui de la souveraineté

N’est-il pas ironique qu’à peine installé dans la réalité de la "mondialisation", notre pays soit amené à envisager la voie alternative de la "souveraineté" ? Ironique, car les deux concepts sont a priori antagoniques : dans le vocabulaire de la mondialisation reviennent les notions d’interdépendance, d’ouverture et d’échange, tandis que le champ lexical de la souveraineté est celui de l’indépendance, de l’autonomie, voire de l’autarcie…

Le 7 juillet 2025 à 15h36

Où se situe donc le Maroc entre ces deux paradigmes ? Le changement de cap est-il nécessaire ? Et si oui, comment s’y prendre ? Telles sont les questions auxquelles nous allons essayer d’apporter quelques éléments de réponse.

La mondialisation, un processus continu et ancien

Selon la revue Géo-Confluences, la mondialisation serait "un processus continu d'intensification et de fluidification des échanges, porté par l'essor des transports et des mobilités, et accéléré par les systèmes contemporains de communication et de circulation de l'information".

Ce processus est à l’œuvre depuis l’antiquité, avec les routes commerciales terrestres et maritimes qui ont acheminé or, soie et épices, mais aussi permis la diffusion des idées et notamment des religions.

S’en suivit la période du mercantilisme du 15e au 18e siècle, théâtre des grandes découvertes et de l’intégration des continents dans un réseau mondial de comptoirs commerciaux dont l’illustration la plus connue est le commerce triangulaire.

L’industrialisation du 19e et du début du 20e siècle, portée par les progrès techniques de la machine à vapeur, du chemin de fer et du télégraphe, a favorisé l’expansion coloniale et les migrations, notamment vers l’Amérique. Cette période a également été celle de l’émergence des marchés financiers internationaux dans leur forme moderne.

Survinrent la crise économique et financière de 1929 ainsi que les deux guerres mondiales qui marquèrent un coup d’arrêt dans l’essor de la mondialisation, s’accompagnant de l’effondrement du commerce mondial et de la montée des nationalismes.

Ce n’est qu’après 1945 que le processus reprit de plus belle, vivant son âge d’or avec les plans de reconstruction (Plan Marshall notamment), les accords de Bretton Woods, les accords du GATT -OMC, l’avènement d’internet, l’essor du transport maritime permis par la conteneurisation et, enfin, la délocalisation des chaînes de valeur. Durant cette phase de l’histoire de la mondialisation, le néolibéralisme aura régné en maître, du moins entre les années 1970 et 2008.

La violence de la crise financière de 2008 et l’effet domino qui en résulta, la pandémie du Covid-19, le Brexit, la guerre russo-ukrainienne et les tensions géopolitiques actuelles… sont autant de facteurs qui font entrer la mondialisation dans une phase de remise en question profonde. L’on parle désormais de raccourcissement voire de relocalisation des chaînes de valeurs, et les relents nationalistes ainsi que les protectionnismes sont de plus en plus assumés.

En tant que nation séculaire, le Maroc a eu son lot de contributions aux différentes étapes du processus, à commencer par les voyages d’Ibn Batouta et en aboutissant aux accords de libre-échange (ALE) ayant permis l’intégration de nos industries dans les chaînes de valeur mondiales.

Le Maroc, un pays résolument mondialisé

La vocation mondiale du Maroc n’est pas seulement intuitive, elle peut être prouvée objectivement. En effet, il existe des métriques permettant de mesurer le degrés de mondialisation des nations, tels que l’indice de mondialisation du Centre de Recherche Conjoncturelle KOF de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich qui agrège des données aussi variées que les flux commerciaux et d’investissements directs étrangers (IDE), la mobilité des personnes et des idées, l’adhésion aux organisations internationales ou l’existence d’accords de coopération bilatéraux.

D’après cet indice, le Maroc occupe actuellement le 55e rang mondial (sur 208 pays) et présente un niveau de mondialisation similaire à celui de pays tels que la Turquie ou le Brésil. Il est également intéressant de noter que l’évolution de cet indice sur les cinq dernières décennies a toujours placé le Maroc au-dessus de la moyenne mondiale, avec une nette distanciation à partir du début des années 2000, soit à l’avènement du nouveau règne et à l’entrée en vigueur des ALE qui l’ont accompagné :

Le Maroc, du défi de la mondialisation à celui de la souveraineté

La question qui se pose dès-lors est de savoir dans quelle mesure cette mondialisation indéniable a-t-elle profité à notre pays ?

Bienfaits de la mondialisation : le fact-checking

Afin de répondre à cette question, tâchons d’analyser les avancées enregistrées par le Maroc dans les domaines où il est attendu que la mondialisation produise, selon ses promoteurs, les effets positifs les plus remarquables :

  • L’ouverture économique sur de nouveaux marchés (bilan positif) : fort des ALE signés avec 55 pays représentant 77% de ses échanges commerciaux, le Maroc a indiscutablement accru son ouverture sur le marché mondial ;
  • La croissance de l’économie nationale et des exportations (bilan mitigé) : l’évolution du PIB national à prix constants est quasi linéaire depuis les années 1970 et aucune accélération significative n’est à noter autour des années 2000. Quant à la balance commerciale (différence en valeur entre les exportations et les importations), plus ou moins équilibrée jusqu’en 2003, elle s’est dégradée depuis pour atteindre un déficit record de 306 milliards de DH en 2024 ;
  • L’attraction des IDE (bilan mitigé) : certes, le Maroc a commencé à attirer des IDE depuis le milieu des années 1990 avec un pic à 34 milliards de DH en 2018, mais leur évolution s’avère erratique et leur montant peu décisif (seulement 3% à 7% de l’investissement national total) ;
  • L’industrialisation et la création d’emplois (bilan mitigé) : la contribution de l’industrie (y compris mines et BTP) est passée de 35% en 1975 à 23% au début des années 2000. Ce déclin a été freiné depuis, voire légèrement infléchi à la faveur des plans sectoriels successifs. Le taux de chômage a quant à lui enregistré trois tendances : une forte résorption de 14% à 9% entre 2000 et 2010, suivie d’une stabilisation entre 2010 et 2020, puis une reprise à la hausse à partir de 2020. De plus, la création d’emplois demeure extrêmement faible et n’excède pas 4.000 emplois par point de PIB entre 2013 et 2023, alors qu’il en faudrait 7 à 8 fois plus ;
  • Le développement des infrastructures (bilan positif) : avec l’essor du Port Tanger Med, des zones industrielles, aéroports, autoroutes, lignes à grande vitesse… le Maroc peut désormais se targuer de posséder des infrastructures économiques et de transports de classe mondiale ;
  • Le rayonnement diplomatique, géostratégique et culturel (bilan positif) : la nouvelle doctrine diplomatique du Maroc, couronnée par le retour dans l’Union Africaine et une reconnaissance élargie de la marocanité du Sahara, couplée à une présence active au sein des organisations internationales, confère au Maroc un soft power indéniable.

L’on peut donc avancer que la mondialisation a permis l’ouverture du Maroc sur le monde, le développement de ses infrastructures, ainsi que le rayonnement de sa diplomatie et de sa culture. Cependant, elle n’a objectivement pas propulsé sa croissance, ni permis d’y développer une industrie exportatrice forte ou d’y créer suffisamment d’emplois pour assurer les conditions de l’émergence. D’où l’impératif d’une croissance de meilleure qualité (dixit le Nouveau modèle de développement), plus efficiente car misant sur les atouts naturels du Royaume pour maximiser la valeur ajoutée locale, plus résiliente car diversifiée et moins dépendante de facteurs externes, et plus durable car équitablement répartie, inclusive et soucieuse de l’environnement.

Cela étant dit, la solution passerait-elle par hasard par la "souveraineté" ?

La souveraineté, un concept multidimensionnel

D’après le Dictionnaire de l’Académie Française, la notion de souveraineté renvoie à "l'exclusivité de la puissance détenue par un État sur l’étendue de son territoire et l’indépendance dont jouit cet État sur le plan international". Elle revêt plusieurs formes dont :

  • La souveraineté politique et institutionnelle : c’est l’indépendance des décisions nationales vis-à-vis des influences étrangères, l’intégrité et la stabilité des institutions, la capacité à faire respecter les lois du pays et à contrôler ses frontières ;
  • La souveraineté financière : elle a trait à l’utilisation d’une monnaie nationale contrôlée par la banque centrale, à la maîtrise de la fiscalité, du taux d’endettement extérieur et de la part des actifs financiers détenus par des étrangers, ainsi qu’au financement des politiques publiques avec un minimum d’aide extérieure ;
  • La souveraineté industrielle : traduisant la capacité à produire localement les biens stratégiques et à maintenir une base industrielle autonome ;
  • La souveraineté énergétique : ou la capacité à produire localement et à sécuriser l’approvisionnement en énergie pour couvrir les besoins domestiques ;
  • La souveraineté alimentaire : qui est la capacité à nourrir durablement la population nationale sans dépendances critiques ;
  • La souveraineté numérique : relative à la maîtrise des infrastructures (datacenters, cloud) et des données numériques nationales ;
  • La souveraineté militaire et stratégique : qualifiant la capacité de défense autonome, l’indépendance stratégique vis-à-vis d’alliés, le contrôle des technologies militaires sensibles et l’existence d’une doctrine de dissuasion crédible...

A la lumière de ces définitions, l’antagonisme entre les concepts de "souveraineté" et de "mondialisation" apparaît évident, mais peut-on l’affirmer catégoriquement ?

Le benchmark

Pour trancher le débat, l’exercice de comparaison (benchmark) suivant a été imaginé : il s’agit de vérifier si parmi deux pays socio-économiquement comparables, l’un peut être en même temps plus souverain et tirer un meilleur profit de la mondialisation que l’autre. Concrètement, le choix s’est porté sur la paire Maroc-Vietnam, deux nations au PIB par habitant et à l’indice de développement humain (IDH) particulièrement proches, à la différence que le Vietnam, 15ème exportateur mondial avec une balance commerciale excédentaire de près de 25 milliards USD, compte parmi les pays ayant le plus bénéficié de la mondialisation.

Une échelle de comparaison (sur 100) a donc été imaginée, selon chacune des dimensions de la souveraineté décrites plus haut. Des métriques représentatives ont été retenues pour chaque dimension, telle que le montant de la dette publique externe rapporté au PIB dans le cas de la souveraineté financière, ou la quantité d’énergie importée nette rapportée à la consommation nationale pour mesurer la souveraineté énergétique.

Les résultats sont pour le moins édifiants : il n’y a qu’en termes de souveraineté politique et alimentaire que le Maroc fait aussi bien ou mieux que le Vietnam. Dans toutes les autres dimensions, le Vietnam, à niveau de développement socio-économique équivalent, se révèle nettement plus souverain que notre pays :

Le Maroc, du défi de la mondialisation à celui de la souveraineté

En guise de conclusion, l’on retiendra que mondialisation et souveraineté peuvent faire bon ménage et que consolider notre souveraineté nationale dans ses dimensions multiples, n’implique pas forcément de renoncer à notre ouverture sur le monde mais, au contraire, à s’armer pour en tirer le meilleur profit.

LIRE AUSSI

https://medias24.com/chronique/repenser-lintegration-locale-un-prerequis-pour-une-nouvelle-doctrine-de-lindustrie-marocaine/

 

 

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Le 7 juillet 2025 à 15h36

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