Abdeslam Seddiki
Économiste et ancien ministre de l'Emploi et des affaires socialesMutations démographiques et adaptation des politiques publiques
Les mises en garde du démographe Alfred Sauvy sur le vieillissement et la baisse de la natalité trouvent aujourd’hui un écho mondial. Au Maroc, l’Enquête nationale sur la famille 2025 du HCP confirme l’ampleur de ces mutations démographiques et leurs profondes implications sociales et économiques.
Alfred Sauvy, démographe français renommé, a alerté, tout au long de sa carrière, sur les risques liés au vieillissement de la population et à la faible natalité. Sur le vieillissement, il disait : "Partout, au vu de l'expérience, le vieillissement entraîne échec, déclin et même chute définitive". Concernant la natalité, il écrivait : " Tout est agencé dans la société pour que l'enfant n'y ait pas sa place et une fois cet agencement réalisé, l'opinion estime que l'enfant ne peut pas être souhaité".
Les pays développés en sont déjà à ce stade, tant en matière de vieillissement de la population que de recul de la natalité. Les pays émergents et en voie de développement suivent la même trajectoire. L’enquête réalisée par le HCP sur la famille, dont les résultats ont été publiés le 8 avril dernier, confirme cette tendance, tandis que le dernier recensement de la population et de l’habitat 2024 nous en a donné les premiers signalements.
La tendance dans laquelle s’inscrit cette baisse est mondiale : la fécondité recule partout dans le monde, y compris en Afrique et en Asie, notamment de l'Est. La Corée du Sud détient le record avec un ICF (indice conjoncturel de fécondité, désigné également indice synthétique de fécondité) de 0,72 enfant par femme en 2023. Il est de 1,97 au Maroc d’après les données du dernier recensement. C’est une mutation profonde, aux conséquences multiples.
"Ces mutations, loin d’être abstraites, ont des effets concrets sur les mécanismes de solidarité, sur les parcours de vie, sur l’accès au logement, sur l’insertion économique, sur l’équilibre entre responsabilités familiales et professionnelles, ainsi que sur les attentes sociales à l’égard de la famille et des politiques publiques qui la soutiennent". (Allocution du Haut-commissaire au plan lors de la présentation des résultats de l’ENF.)
L’Enquête nationale sur la famille 2025 (ENF), deuxième édition après celle de 1995, constitue un référentiel statistique pour renouveler la connaissance sur la famille contemporaine, mieux appréhender les besoins familiaux émergents et renforcer l’éclairage de l’action publique en matière de politique familiale.
Le rapport examine d’abord la structure familiale et la composition des ménages, le processus de nucléarisation des foyers domestiques, le degré de persistance de la famille élargie ainsi que le profil des réseaux familiaux. Il aborde ensuite les rapports intergénérationnels et analyse les formes de solidarité et d’entraide qui se déploient au sein du réseau familial, en particulier entre parents proches.
Le rapport traite ensuite des comportements démographiques, notamment la fécondité, la nuptialité, la divortialité, la monoparentalité, ainsi que des attitudes et perceptions qui s’y rattachent. Il en éclaire la portée à travers l’analyse des parcours familiaux individuels, considérés au prisme des données biographiques relatives aux trajectoires matrimoniales et à la mobilité résidentielle.
Enfin, les résultats présentés couvrent des thématiques transversales. Ils portent sur le vécu des personnes âgées, notamment leurs conditions de vie et l’appui familial, ainsi que sur la mobilité sociale intergénérationnelle, la doxa familiale et les retentissements du numérique sur les relations familiales.
Les résultats de ce travail sont regroupés dans un rapport de 159 pages, présenté de manière méthodique, avec en introduction un glossaire définissant les principaux concepts afin d’en faciliter la lecture.
La famille marocaine, telle qu’analysée par l’enquête, présente des caractéristiques qui la distinguent de celle décrite par la précédente enquête de 1995. L’évolution est significative, même si, sur certains aspects, la tradition continue de côtoyer la modernité, inscrivant le changement dans la continuité.
Ainsi, le modèle familial est de plus en plus dominé par la nucléarisation : 73% des ménages sont concernés contre 61% en 1995. Plus de couples sans enfant ou avec un nombre d’enfants limité. La fécondité s’établit à 1,98 enfant par femme, un niveau inférieur au seuil de remplacement des générations (2,1). Elle demeure plus élevée en milieu rural (2,55) qu’en milieu urbain (1,7) et apparaît légèrement supérieure dans les familles élargies (2,09) par rapport aux familles nucléaires (1,95).
La cohabitation d’une personne mariée avec ses parents appartient désormais au passé. La monoparentalité, liée au divorce ou au décès, reste encore limitée mais tend à progresser et s’accompagne le plus souvent de situations de vulnérabilité. Elle concerne davantage les femmes que les hommes.
La baisse de la taille moyenne des ménages entraine une augmentation de leur nombre plus rapide que celle de la population, générant des besoins croissants en logement, en équipements et en services de proximité, notamment dans un contexte d’urbanisation et de vieillissement démographique.
Mariage tardif et célibat prolongé
Le poids démographique des familles élargies enregistre un recul marqué, passant de 35,2% à 19,8% des ménages entre 1995 et 2025, avec une baisse plus prononcée en milieu rural qu’en milieu urbain. Dans la même tendance, la cohabitation multigénérationnelle recule également de 29% à 16,8%, corroborant une reconfiguration des ménages autour d’unités domestiques plus restreintes. En 2025, la proximité des parents s’est nettement érodée : moins d’un chef de ménage sur deux réside dans la même localité que ses parents. Ainsi, 45,4% vivent à proximité de leur père, contre 53% trente ans plus tôt, et 46,3% à proximité de leur mère, contre 63%.
L’âge moyen au premier mariage atteint 26,3 ans pour les femmes et 33,3 ans pour les hommes. L’intention de mariage progresse avec l’âge jusqu’aux 40-54 ans (56,4%), puis recule après 55 ans (22,5%). D’une façon générale, on assiste à un allongement du célibat. Au moment de l’enquête, 51,7% des célibataires déclarent ne pas souhaiter se marier, 40,6% expriment l’intention de se marier et 7,7% restent indécis. Le refus du mariage est plus fréquent en milieu urbain, avec 53,8 % des citadins, contre 47% des ruraux. Ce refus est plus plébiscité par les hommes (59,8%) que par les femmes (40,1%). Cette attitude s’explique par des contraintes économiques et matérielles, dont notamment l’accès à un logement décent, l’insuffisance des revenus, le chômage et le coût élevé du mariage.
Une fois le mariage conclu, la rupture conjugale demeure toujours possible, surtout au cours des premières années du mariage, souvent initiée par les femmes et prise en charge par l’entourage familial. Dans l’ensemble, le taux annuel moyen de divorce s’établit à 3,6‰ au niveau national, avec une incidence plus élevée chez les femmes (4,9‰) que chez les hommes (2,4‰), et en milieu urbain (4,3‰) qu’en milieu rural (2,5‰). Le risque de divorce culmine au cours des deux premières années du mariage, avec un taux de 26,8‰, soit plus de cinq fois la moyenne nationale. Il diminue ensuite fortement : de 18,9‰ chez les femmes dont le mariage date de 2 à 4 ans, il tombe à 1,2‰ chez celles mariées depuis 20 ans et plus.
La famille au cœur de la société
Autre phénomène porteur d’espoir et d’inquiétude à la fois : le vieillissement continu de la population. En effet, la part des personnes âgées de 60 ans et plus est passée de 9,4% en 2014 à 13,8% en 2024. Selon les projections du HCP, l’effectif des 60 ans et plus pourrait atteindre 10 millions à l’horizon 2050, représentant 22,9% de la population totale. Si la famille constitue le principal cadre de vie des personnes âgées, cela ne devrait pas durer très longtemps. La protection des aînés se trouve désormais mise à l’épreuve par l’urbanisation, la nucléarisation des ménages et la montée de l’activité féminine, qui contribuent à réduire la cohabitation et à fragiliser progressivement les mécanismes traditionnels d’entraide familiale. D’ailleurs, les seniors eux-mêmes en sont conscients : près de la moitié d’entre eux jugent nécessaire la création d’institutions d’hébergement.
Ces résultats confirment que la famille demeure au cœur de la société marocaine, en tant qu’espace de solidarité, de protection et de transmission intergénérationnelle des valeurs, mais se trouve confrontée à de nouvelles formes de vulnérabilité. La famille joue le rôle de protecteur et d’assureur de dernier ressort. Mais cette solidarité commence à s’estomper sous l’effet du développement de l’instinct individualiste et des difficultés de la vie.
Il faut noter, enfin, parmi les conclusions de l’enquête, que l'usage des TIC (technologies de l’information et de la communication) est bien ancré dans la société marocaine. Ces techniques sont perçues comme un levier de maintien et de renforcement des liens familiaux à distance.
Une politique publique alternative et cohérente
Il convient de saluer l’ouverture du HCP sur son environnement. Dans cette logique, son premier responsable a annoncé que les microdonnées anonymisées de cette enquête seront mises à la disposition des chercheurs intéressés dès le mois de juillet prochain. "Cet accès se fera dans un cadre conventionné, conciliant accessibilité, protection des données et respect des exigences éthiques pour une meilleure exploitation des ressources statistiques au profit des chercheurs, doctorants et partenaires académiques, favorisant le développement d’analyses secondaires à forte valeur ajoutée".
Entretemps, deux grandes enquêtes sont en cours : l’une sur le niveau de vie et l’autre sur l’emploi du temps. Leurs résultats seront ensuite croisés avec ceux de l’ENF. Cela nourrira certainement une réflexion féconde aboutissant à une plateforme de mise en œuvre des politiques publiques appropriées.
Pour mieux préparer la gestion de la société de demain, on pourrait réfléchir à la définition d’une politique publique alternative de la famille, cohérente, avec une attention particulière aux personnes âgées. Une telle politique pourrait combiner plusieurs leviers : le soutien aux aidants familiaux, une protection sociale adaptée (couverture maladie, retraites, aides au logement), des dispositifs de lutte contre l’isolement (centres de jour, clubs de seniors), ainsi que le développement de structures d’hébergement et de services de soins à domicile afin d’alléger la charge des familles.
Elle devrait également intégrer des actions d’éducation et de prévention, visant à sensibiliser au vieillissement (hygiène de vie, prévention de la dépendance) et à favoriser l’activité sociale des seniors. En outre, le pays gagnerait à se doter de services de gériatrie à l’échelle provinciale, voire régionale. La préservation de la dignité des personnes âgées doit, à cet égard, constituer une priorité. Au volet solidarité, il faut combiner la solidarité familiale et la solidarité institutionnelle. Cette dernière doit être prépondérante. C’est à l’Etat qu’incombe en premier lieu la responsabilité de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale à travers des politiques publiques dédiées. La solidarité familiale continuera à jouer un rôle d’appoint. Les mutations démographiques sont irréversibles, au politique et à l’économique de s’y adapter.
C’est bien le sens du message que nous délivre A. Sauvy : "Si fondamentaux sont les problèmes de population, qu’ils prennent de terribles revanches sur ceux qui les ignorent".
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