La délicate gestion des addictions pendant le confinement
C’est une femme dont l’entourage a découvert qu’elle était dépendante aux somnifères ; un homme qui, acculé par ses addictions, a demandé à être pris en charge dans une unité dédiée ; un autre qui, au contraire, mise sur cette période pour réduire sa consommation ou, mieux encore, la cesser définitivement.
Le confinement, en vigueur au Maroc depuis le 20 mars et prolongé jusqu’au 20 mai, ainsi que les chamboulements qu’il a suscités, a accru le niveau d’anxiété au sein de la population, et en a poussé certains à se retrancher derrière une bouteille d’alcool ou quelques joints de plus que d’habitude ; autant de substances anxiolytiques mais dépressogènes.
Le confinement augmente-t-il la consommation des psychotropes ? « Il est pour l’heure difficile de répondre de manière catégorique à cette question », reconnaît Maria Sabir, addictologue, professeur de psychiatrie à la faculté de médecine et de pharmacie de Rabat et vice-présidente de l’Association marocaine d’addictologie (AMA), contactée par Médias24.
« Jusqu’à présent, les retours que nous avons de nos patients montrent qu’il existe globalement deux mouvements contradictoires : certaines personnes, qui présentaient déjà des troubles addictifs avant le confinement, ont augmenté leur consommation de substances psycho-actives ou ont vu se renforcer leurs addictions comportementales, comme par exemple les addictions aux écrans. Ce renforcement s’explique par une volonté de gérer le stress ambiant lié à cette pandémie. Cette gestion du stress se fait par les "moyens habituels" dont disposent les personnes ayant un problème d’addiction, en l’occurrence les drogues ou les comportements addictifs. A l’inverse, d’autres personnes voient le confinement comme une opportunité d’arrêter ou simplement de diminuer leur consommation. Néanmoins, ce sont les constations cliniques post-confinement qui nous permettront d’être plus affirmatifs », explique Maria Sabir.
Un risque important de rechute ou de développer de réelles addictions
Le chamboulement, voire la perte, des repères sociaux et spatiaux-temporaux a rompu le fragile équilibre des personnes sujettes à des addictions, aussi bien à des produits qu’à des comportements, confirme Imane Kendili, psychiatre et présidente de l’Association de Médecine addictive et pathologies associées (MAPA).
« En cette période, le risque de rechute est important. Des personnes anxieuses, qui consommaient jusque-là de façon occasionnelle, peuvent développer de réelles addictions. Par exemple des personnes qui boivent régulièrement le week-end ; elles n’ont pas d’addiction avérée mais des rituels de consommation excessifs. Le fait qu’elles soient désormais confinées entre quatre murs, surtout si elles ne travaillent plus, favorise une hausse de la consommation », indique Imane Kendili.
Mais ne devient pas addict qui veut, souligne Maria Sabir. « L’addiction est une maladie du cerveau complexe qui survient sur un terrain de vulnérabilité. Cette vulnérabilité est bio-psycho-sociale : elle repose sur l’interaction de facteurs biologiques et génétiques, psychologiques (liés la personnalité de l’individu) et environnementaux. Le confinement peut tout à fait être un facteur de stress déclenchant et faire passer une personne vulnérable – je souligne le mot – qui avait une consommation récréative, à une véritable addiction », explique-t-elle.
Des addictions dissimulées mais trahies par la promiscuité
Une autre problématique inhérente à ce contexte est celle des personnes dont l’entourage ignore leur addiction, le confinement pouvant révéler au grand jour des fragilités insoupçonnées. « C’est une situation extrêmement délicate à gérer pour les usagers. Au stress du confinement s’ajoute le stress de voir ses secrets étalés au vu et au su de tous, notamment la famille, ce qui ne peut qu’aggraver les tensions déjà existantes liées à la promiscuité générée par le confinement », relève Maria Sabir.
Encore que certaines addictions sont plus faciles à dissimuler. C’est le cas des somnifères, première addiction chez la femme au Maghreb, selon Imane Kendili. Ils font partie de la famille des benzodiazépines. « C’est une addiction entre le licite et l’illicite : ce sont des médicaments mais, sortis de leur contexte, ils deviennent une drogue consommée à longueur de journée. Certaines personnes en consomment depuis une dizaine d’années, avec des effets délétères sur le cerveau, notamment des troubles neurocognitifs majeurs (ce qu’on appelait autrefois la démence, ndlr). »
En principe délivrés sur ordonnance, les benzodiazépines sont cependant accessibles par d’autres voies, sous le manteau, d’où le risque de consommations hors de contrôle. Le marché noir est de toute façon le lieu de tous les commerces illicites, drogues dures comprises malgré l’explosion des prix en raison de l’assèchement progressif des canaux de distribution. « Il est effectivement plus difficile de se procurer en drogues dures, contrairement à l’alcool ou au cannabis », confirme Imane Kendili, même si certains consommateurs usent de combines pour continuer tant bien que mal à se fournir.
Car un sevrage brutal et inattendu peut être pire encore. « Une personne réellement addictive, qui se retrouve coupée de toute consommation et ne reçoit aucune prise en charge, peut développer des pathologies diverses et devenir extrêmement violente », prévient également l’addictologue. La demande de prise en charge émane parfois de l’entourage lui-même, notamment de conjoints ou d’enfants devenus le réceptacle de cette violence.
L’Association marocaine d’addictologie a d’ailleurs mis en place une cellule d’écoute dédiée aux usagers et à leurs proches, afin de leur apporter un soutien et des conseils pratiques et orientations concernant les conduites addictives. Elle est joignable du lundi au vendredi, de 12 h à 14 h, à ce numéro : 06 60 63 58 16.
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