Fin 2020, la fièvre du Bitcoin s’emparait des marchés et alimentait les discussions des investisseurs. La première monnaie virtuelle a connu un pic au-delà des 60.000 dollars en 2021. Volatile, elle attire toujours investisseurs particuliers et même institutionnels qui souhaitent profiter de son potentiel.
Depuis 6 mois, le cours du Bitcoin a dévissé de plus de 30% à un peu plus de 40.000 dollars. Mais la monnaie virtuelle devient de plus en plus légitimée et est utilisée comme valeur refuge en temps de crise, comme nous en vivons actuellement. Bien qu’interdits dans le pays, les usages des cryptomonnaies existent bien au Maroc. D’ailleurs, selon une récente étude de la société de paiements cryptographiques Triple A, 2,4% des Marocains en détiennent, plaçant le royaume comme 24e utilisateur mondial et 4e à l’échelle continentale. Le taux de 2,4% peut paraitre exagéré d'ailleurs.
Dans cet entretien, Rachid Guerraoui, professeur d’informatique à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) et membre de la Commission Spéciale sur le Modèle de Développement (CSMD), revient sur les différents faits récents qui ont influencé le comportement des cryptomonnaies. Il décrypte surtout le potentiel de sa technologie sous-jacente, la blockchain, et des opportunités qu’elle permettrait de créer au Maroc, tant sur les flux financiers que sur la modernisation du stockage de données.
Infalsifiables, traçables, ces nouveaux systèmes de stockage et d'échange pourraient révolutionner différents secteurs de l’économie comme l’immobilier ou la finance. La blockchain pourrait permettre de notamment développer une monnaie virtuelle Banque Centrale, actuellement à l’étude et de considérablement faciliter et sécuriser les échanges financiers.
Médias24 / LeBoursier : Lors de notre dernier entretien, il y a un an, le Bitcoin atteignait des niveaux historiques. Le cours de la cryptomonnaie a fortement corrigé depuis. Est-ce que la fièvre s'est calmée selon vous ?
Rachid Guerraoui: Alors est-ce que l’on peut dire que ça s’est calmé ? Je ne sais pas vraiment. Le cours demeure tout de même assez haut, autour des 40.000 dollars. Je pense que la fièvre qui l’entoure n’est pas descendue. Quand on voit le contexte très particulier avec ce qu’il se passe en Ukraine, on observe que de nombreux russes convertissent des roubles en Bitcoin et pas mal d’alliés de l’Ukraine envoient de l’argent pour aider les personnes sur place, en Bitcoin. Donc il y a un certain intérêt pour la monnaie virtuelle, indéniablement.
-Pensez-vous que cette période de guerre et d’inflation galopante est une opportunité conjoncturelle pour les cryptomonnaies ?
-Absolument. Je crois que cela a créé une conjoncture car à chaque fois qu’il y a une incertitude, il y a une recherche de refuge. C’est un peu comme l’or pour une certaine classe sociale qui l’utilise en cas de doutes ou de craintes. Je pense que pour ce que l’on peut appeler parfois des ‘nouveaux riches’ ou des personnes très orientées vers la technologie, pour eux la valeur refuge est le Bitcoin ou les cryptomonnaies en général. Dès qu’il y a une incertitude quelque part, ils l’utilisent .
-Comment peut-on expliquer que les cryptomonnaies, dont le Bitcoin, peuvent devenir des valeurs refuge dans le contexte actuel ?
-Les gens observent l’histoire récente et ce qu’ils voient les conforte. Ceux qui ont investi voient qu’ils en ont tiré de grands bénéfices, ceux qui ne l’ont pas fait se disent qu’ils auraient dû. Il faut aussi noter que l’on peut réaliser des transferts d’argent très facilement d’un pays à l’autre et c’est pour cela qu’en Ukraine, les gens envoient de l’argent en Bitcoin, et ce, sans passer par des banques ou des bureaux de change, donc ces aspects font que cela connaît une bonne dynamique en ce moment.
-Au Maroc il y a un essor grandissant des cryptomonnaies avec des plateformes qui enregistrent des millions de dirhams de transactions par mois. Selon vous, à quoi cela est-il du ?
-Je pense que c’est très similaire à ce qu’il se passe ailleurs. A chaque crise, comme la cherté de la vie actuellement, les gens cherchent des moyens de gagner plus d’argent. Beaucoup de personnes pensaient faire de bons placements immobiliers dans certains endroits du Maroc et se sont trouvées déçues. Eh bien ces gens-là se disent désormais qu’investir dans le Bitcoin, c’est mieux. Encore une fois, ajoutez à cela le fait que le processus permet de faire sortir de l’argent assez facilement explique pourquoi certaines personnes utilisent ces plateformes pour investir. C’est clairement illicite car cela échappe au contrôle de l’Etat et avantage les gens qui peuvent vouloir se substituer à l’impôt ou effectuer des actes qui vont à l’encontre des lois, notamment du blanchiment.
-Est-ce que cet engouement marocain peut être perçu comme un bon indicateur d’adoption potentielle d’une monnaie Banque Centrale ? Rappelons que BAM a créé, l’an dernier, une commission pour étudier les cryptomonnaies et notamment la mise en place d’une monnaie virtuelle Banque Centrale.
-C’est tout à fait exact d’une certaine manière. Cela démontre premièrement qu’il n’y a pas de tabou à placer son argent dans un actif totalement numérique, même si la monnaie classique devient de plus en plus numérique. Maintenant, il est clair que le fait de passer par un circuit légal comme celui de la Banque Centrale va enlever un intérêt envers les approches malhonnêtes. D’une part, on peut donc dire que oui, cela lève des barrières, mais d’un autre côté, la motivation ne sera clairement plus la même à investir ou utiliser de la monnaie numérique.
-Comment ont évolué la maturité du marché des cryptomonnaies et l’appétence des structures institutionnelles pour la technologie Blockchain ?
-A l’explosion du Bitcoin fin 2020, de nombreux institutionnels se sont penchés sur le sujet et ont commencé à s’intéresser à cet actif et également à investir dedans. L’appétit de ses structures est plus que jamais présent. Il y a quelques années, on pensait que de nombreux pays allaient faire comme le Salvador, qui a donné en juin dernier, cours légal au Bitcoin. Or, on a réalisé qu’il n’y en avait pas tant que cela. Malgré les nombreuses interdictions du Bitcoin dans certains pays, l’appétit est bel et bien présent. Il est d’ailleurs, selon moi, beaucoup plus axé sur la technologie informatique sous-jacente, qui permet de stocker des informations de manière transparente, hautement disponible et très sûre. L’appétence vient de ces avantages-là.
-Où en est le reste du monde par rapport au Bitcoin, et pensez-vous qu’une accélération de la tendance sera observée ?
-Pour les pays qui adopteront le Bitcoin comme monnaie, outre le Salvador, je ne pense pas qu’il y en aura et même pour le cas du Salvador, je pense que ça ne va pas durer longtemps. Il y a ensuite des pays très pragmatiques, comme la Suisse par exemple. Les banques se sont dit qu’il serait judicieux de permettre à leurs clients d’acheter et vendre des cryptomonnaies. Mais il faut rappeler que ce sont des pays qui n’ont pas peur pour leur monnaie. La Suisse le permet car elle a très peu à perdre. Le fait est qu’elle se dit que des gens vont y gagner et venir investir en Bitcoin en Suisse.
Cependant, l’occident ne souhaite clairement pas avoir une monnaie concurrente forte. On l’a d’ailleurs vu lorsque Facebook avait pour ambition de créer sa monnaie virtuelle et que le gouvernement a déployé une grande énergie pour l’en empêcher. Ils veulent bien accepter les paiements en bitcoin quand cela arrange les commerçants, sans nécessairement que cela aille plus loin. En revanche, la technologie blockchain, en dehors du cadre d’une monnaie qui ne serait pas contrôlée par une banque centrale, là on observe des développements multiples, notamment pour stocker différents éléments.
-Au Maroc, il est interdit d’effectuer des échanges commerciaux avec le Bitcoin. Fondamentalement quels sont les risques qu’il fait courir aux investisseurs ?
-Il est clair qu’ils font face au risque de perdre l’intégralité de leurs placements car la volatilité est énorme. En plus du fait qu’une clé numérique sur laquelle les bitcoins sont stockés peut être perdue très facilement. Il y a qui plus est le danger énergétique qui est également présent, en plus de la déstabilisation de la monnaie. Il est normal que le Maroc ait peur que le Bitcoin déstabilise le dirham. Qui plus est avec tous ce que les MRE envoient à leurs familles, une démocratisation massive des cryptomonnaies provoquerait un manque à gagner important pour le pays, en plus des risques encourus par les MRE d’utiliser cette monnaie non contrôlée.
-La mise en place d’une monnaie virtuelle nationale est scrutée par Bank Al Maghrib. Concrètement, qu’est-ce que cela pourrait apporter au pays ?
-Cela pourrait jouer un rôle important dans l’inclusion financière auprès des citoyens qui n’ont pas de carte de crédit, qui n’ont pas de chéquier, etc… Un intérêt immédiat pourrait être observé pour des personnes qui utiliseraient directement leur téléphone pour manipuler cette monnaie. Par ailleurs, peut-être que cela attirerait aussi des investisseurs pour autant qu’il y ait un intérêt d’investissement dans cette monnaie et qu’elle ne soit pas trop cadenassée par les institutions classiques. Cela pourrait être une alternative à la bourse pour pas mal de gens qui se détourneraient du Bitcoin qui est hors la loi et grand consommateur d’énergie qui plus est.
-Est-ce que certaines méthodes ont été développées pour rendre les cryptomonnaies moins énergivores ?
-Oui, mais cela n’est pas le cas de Bitcoin, car son protocole sous-jacent est considérablement énergivore et correspond aux dépenses énergétiques de plusieurs pays industrialisés. Est-ce qu’il y a des solutions alternatives aujourd’hui ? Oui, absolument. Si une banque centrale utilise une monnaie numérique basée sur la blockchain, il y a des technologies qui utilisent autant d’énergies que l’envoi d’un simple message. Le processus de minage de Bitcoin est hautement consommateur d’énergie, mais ce n’est pas le cas de la technologie sous-jacente.
-Au Maroc, est-ce que l’engouement pour la technologie blockchain s’est frayé un chemin dans le domaine académique ? Existe-t-il des programmes de recherche/développement universitaires basés sur l’étude et le développement ces technologies ?
-Oui, absolument. Il y a maintenant des laboratoires de recherche aux quatre coins du monde sur le sujet. Beaucoup de gens qui travaillaient sur ce que l’on appelle de l’algorithmique répartie ont appliqué leur recherche à la blockchain. A l’université Mohammed VI de Ben Guérir, il y a quelques professeurs qui sont spécialistes d’algorithmique répartie, qui développent des solutions alternatives aux protocoles du Bitcoin et bien moins énergivores.
-Cela pourrait servir de base technologique pour l’établissement d’une monnaie banque centrale par exemple ou du stockage sécurisé ?
-Cela pourrait servir pour une monnaie banque centrale comme pour d’autres applications. Rien n’empêche d’utiliser la blockchain pour stocker des informations de registre foncier, concernant des terrains ou autres. Il y a des pays sur le continent qui sont directement passés de rien du tout à ces systèmes-là. Ce n’est pas encore finalisé, mais il y a des tentatives pour rendre les informations relatives au foncier, totalement stockées sur la blockchain. On peut également imaginer la traçabilité de produits agricoles sur la blockchain de manière plus robuste que ce qui existe maintenant.
-Ce potentiel essor de la technologie Blockchain au Maroc, même s’il n’est pas nécessairement pour demain, ne pourrait-il pas totalement balayer la dimension humaine de notre administration et de nos services ?
-C’est clairement le cas. C’est une grande révolution qui est déjà en cours et que l’on ressent dans tous les domaines. Le numérique est en train de tout bouleverser. D’ailleurs le nom du ministère parle de lui-même, ‘Ministère de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration’. Cela montre bien qu’il y a une volonté d’aller vers une simplification des procédures administratives en utilisant le numérique. La grande question est de savoir s’il faut aller vers des bases de données centralisées ou du cloud ou alors directement vers de la blockchain qui sera plus avancée, plus répartie et du coup moins chère.