Fake news : quand les professionnels des médias alertent sur une menace croissante
Lors d’une rencontre consacrée à la lutte contre les fake news, responsables publics, journalistes et experts ont tiré la sonnette d’alarme face à la montée de la désinformation. Tous ont appelé à une action collective, mêlant régulation, professionnalisme médiatique et adaptation aux mutations numériques, pour préserver la crédibilité de l’information.
Réunis le mercredi 17 décembre à l’initiative du ministère de la Communication, lors de la rencontre intitulée "La lutte contre les fake news : approches et regards croisés", responsables institutionnels, journalistes, régulateurs, éditeurs et experts du numérique ont livré un constat unanime : la désinformation n’est plus un phénomène marginal, mais une menace structurelle qui pèse sur la mémoire collective, la cohésion sociale et la confiance dans les institutions.
Pour le ministre de la Jeunesse, de la culture et de la communication, Mohamed Mehdi Bensaid, les fake news constituent aujourd’hui "une menace directe pour les valeurs communes et pour la confiance de la société dans ses institutions".
Selon lui, dans un contexte marqué par une révolution numérique accélérée, l’information a changé de nature. "Elle n’est plus seulement une nouvelle, mais un outil qui peut être mobilisé pour semer la discorde, déformer les faits, porter atteinte aux institutions et affaiblir le vivre-ensemble".
Le ministre a insisté sur le fait que la rapidité de circulation de l’information perturbe profondément les mécanismes classiques de vérification. "La diffusion instantanée de contenus fragilise le processus de validation, ce qui favorise la prolifération des rumeurs, de la désinformation et de la falsification des faits", a-t-il observé, soulignant que ce contexte impose un renforcement des médias nationaux, publics comme privés, ainsi qu’une production de l’information "transparente, fiable et rapide".

Dans cette perspective, Mohamed Mehdi Bensaid a défendu le rôle central du fact-checking, qualifié de "première ligne de défense de la crédibilité de l’information". Il a appelé les entreprises médiatiques à redoubler d’efforts pour combler le fossé numérique, garantir le droit du public à une information exacte et protéger la société des dangers induits par les fake news, notamment par le développement de l’esprit critique.
Même diagnostic du côté de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle. Sa présidente, Latifa Akharbach, a estimé que la lutte contre la désinformation et la déconstruction des narratifs mensongers nécessitent "une action publique coordonnée", fondée sur la responsabilité partagée. "Une lutte durable et efficace ne peut se faire sans de véritables politiques publiques", a-t-elle affirmé, précisant que celles-ci doivent garantir des conditions durables en matière de libertés fondamentales, de professionnalisme médiatique et régulatoire, d’éducation citoyenne et de maîtrise technologique.

Pour Latifa Akharbach, les risques informationnels, bien que globaux par nature, appellent paradoxalement des réponses locales, adaptées aux réalités nationales. Elle a insisté sur la nécessité de responsabiliser les acteurs numériques, rappelant que l’information diffusée par les plateformes a un impact direct sur la qualité du débat public et la vie politique.
À l’appui de son propos, elle a cité les données du Digital News Report 2025 du Reuters Institute de l’Université d’Oxford, selon lesquelles 78% des internautes marocains s’informent désormais en ligne.
De son côté, le directeur de l'Institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC), Abdellatif Bensfia, a proposé une lecture typologique des fake news, identifiant six catégories : les contenus satiriques sans intention malveillante, les contenus entièrement fabriqués, les liens trompeurs dont le titre ne correspond pas au contenu, les contenus mensongers, les informations sorties de leur contexte, ainsi que les contenus se réclamant de sources fiables sans fondement réel. Une classification qui, selon lui, permet de mieux comprendre la diversité des mécanismes de manipulation de l’information.
Autour de la table, les professionnels des médias ont abondé dans le même sens. Naceureddine Elafrite, éditeur qui a représenté l’ANME, Ahmed El Attari, directeur de la Recherche et de la stratégie à la MAP, Jamaa Goulahsen, rédacteur en chef et journaliste animateur à 2M, Narjis Rerhaye, membre du Conseil supérieur de la communication audiovisuelle, et Nawfel Raghay, directeur général du groupe Chada, ont souligné que le journalisme ne peut plus fonctionner avec les mécanismes classiques face à l’ampleur des mutations numériques.
Ils ont rappelé la création du Réseau des journalistes fact-checkers des agences de presse africaines, conçu pour mutualiser les expériences, partager les méthodologies de vérification et coordonner les réponses face à des campagnes de désinformation transfrontalières. Selon eux, la formation continue est devenue une obligation pour les journalistes, notamment face aux défis posés par l’intelligence artificielle.
Les intervenants ont également insisté sur un point jugé crucial : l’accès rapide à des sources d’information officielles et fiables. "La lutte contre les fake news exige que les institutions soient prêtes à communiquer", ont-ils souligné, estimant que toutes les administrations, quelle que soit leur nature, doivent faciliter l’accès à l’information afin de permettre aux journalistes de travailler sur des bases solides.
Ils ont mis en avant le rôle des médias audiovisuels traditionnels dans la déconstruction des fausses informations, rappelant la dangerosité des contenus mensongers au regard des comportements qu’ils peuvent induire et des représentations qu’ils façonnent. D’où, selon eux, la responsabilité accrue des médias traditionnels dans l’éducation numérique des citoyens et dans la consolidation de l’esprit critique.
Les débats ont également porté sur l’économie de l’attention, décrite comme une ressource centrale dans les sociétés contemporaines, façonnée par les algorithmes et influençant fortement les tendances informationnelles. Un phénomène qui, selon les participants, renforce la nécessité de replacer le journaliste professionnel au cœur des dispositifs de production et de vérification de l’information, y compris en s’appuyant sur les outils offerts par l’intelligence artificielle.
Enfin, l’approche juridique a été abordée par Mohamed Amine Jardani, magistrat détaché auprès du ministère de la Justice. Il a présenté l’arsenal législatif national en matière de lutte contre les fausses informations, estimant qu’il est désormais nécessaire d’adapter les textes existants pour prendre en compte certaines formes de désinformation. L’objectif, a-t-il expliqué, est d’assurer une sécurité juridique et judiciaire suffisante aux citoyens, tout en tenant compte de l’évolution rapide des pratiques numériques.
Au fil des échanges, un message commun s’est dégagé : face à la désinformation, aucune réponse isolée ne peut suffire. Seule une action collective, articulant responsabilité institutionnelle, professionnalisme journalistique, régulation, éducation aux médias et adaptation technologique, peut permettre d’immuniser durablement la société et de garantir l’accès à une information responsable et crédible.
Nous reviendrons sur le contenu de cette journée sous la forme d'un dossier.
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