Pourquoi le marché à terme n’est pas “juste un produit”

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Par | Le 9/2/2026 à 17:46
Marché à terme, market making, prêt-emprunt de titres : derrière le lancement du 6 avril 2026, les briques techniques d’une nouvelle architecture de liquidité pour la Bourse de Casablanca.

L’APSB a tenu, le 9 février 2026, sa conférence, placée sous le thème assez vaste : "Le marché boursier marocain à l’aube d’une nouvelle ère : quels défis et quelles attentes ?". Une rencontre pensée comme un espace de réflexion collective sur les transformations profondes que connaît et que s’apprête à connaître la place boursière marocaine. Cette ambition s’est matérialisée dès l’ouverture de la conférence par une annonce majeure.

Nadia Fettah Alaoui, ministre de l’Économie et des Finances, a officiellement annoncé la date de lancement du marché à terme, fixée au 6 avril 2026. Une étape qu’elle a qualifiée de structurante pour la place financière marocaine :

"Le marché à terme, qui sera lancé le 6 avril prochain, marquera une étape structurante pour notre place financière : il offrira aux investisseurs de nouveaux outils de couverture, améliorera la formation des prix et contribuera à renforcer la liquidité et l’attractivité globale du marché. Parallèlement, notre objectif est de renforcer la présence du Maroc dans les grands indices internationaux, notamment le MSCI", annonce la ministre.

Pourquoi le marché à terme n’est pas un "produit"

"Les dernières évolutions réglementaires et les derniers développements s’inscrivent dans le cadre d’une offre plus globale du marché des capitaux marocain, sur l’ensemble de ses compartiments. Cette réforme, initiée depuis le début des années 2010, avec notamment l’introduction du cycle continu en 2010, peut être considérée comme la deuxième plus grande réforme du marché des capitaux après celle des années 90", estime Bassil Zekri, responsable du département des marchés à l’AMMC.

"Ce cycle a été marqué par le lancement de nouveaux marchés et de nouveaux produits financiers, capables de répondre aux besoins du marché et de ses acteurs. Parmi les réalisations les plus importantes, on peut citer la mise en place d’un cadre juridique dédié au marché à terme, permettant de structurer les produits localement et d’en assurer la compensation".

"Aujourd’hui, ce marché à terme a été opérationnalisé à travers le déploiement de l’ensemble des textes prévus par la loi. Le premier produit, qui est un contrat à terme sur indice, a été visé par l’AMMC, et les membres négociateurs-compensateurs ont fait l’objet d’un agrément par le ministère de l’Économie et des Finances, après avis favorable de l’instance de coordination du marché à terme".

Cette lecture est pleinement partagée par Ahmed Arharbi, directeur exécutif des opérations Marchés de la Bourse de Casablanca, pour qui le marché à terme doit être compris avant tout comme une infrastructure.

"L’un des points les plus importants à retenir, c’est la profondeur de la structuration institutionnelle mise en place. Nous ne sommes pas juste en train de lancer un produit dérivé. Nous sommes en train de lancer deux infrastructures de marché complètes, avec leur gouvernance. La société gestionnaire va gérer la partie négociation, et la chambre de compensation va gérer toute la partie risque inhérente à ce type de marché".

"Le cadre juridique actuel du marché à terme fait aujourd’hui l’objet d’un projet de refonte avec plusieurs objectifs. Le premier est de moderniser le cadre existant et de l’aligner avec les standards internationaux. Le deuxième est d’encadrer les dérivés de gré à gré, qui n’étaient pas encadrés jusqu’à présent. Et le troisième, c’est d’ouvrir la possibilité à la chambre de compensation de compenser d’autres segments du marché", explique M. Zekri.

"L’encadrement juridique des dérivés de gré à gré porte d’abord sur la reconnaissance juridique et la validité de ces contrats. En parallèle, le texte ambitionne de renforcer la gestion du risque de crédit émanant de ces opérations, notamment à travers l’introduction du dispositif de compensation-résiliation, le close-out netting".

"Le texte a également intégré la possibilité pour l’AMMC d’exiger la compensation de certains produits dérivés lorsqu’ils sont suffisamment standardisés", ajoute-t-il.

Par ailleurs, "le texte a introduit le principe de la remontée de toutes les informations relatives aux dérivés de gré à gré vers le régulateur. Comme on l’a vu lors de la crise financière internationale, l’un des problèmes majeurs était le manque d’information et de données sur ces contrats, avec des effets d’amplification du risque de crédit".

Le texte a intégré la possibilité pour l’AMMC d’exiger la compensation de certains produits dérivés lorsqu’ils sont suffisamment standardisés

Le rôle clé du market making au démarrage du marché

"Parmi les facteurs clés de succès, il y a notamment le market making, pour apporter la liquidité à ce marché, notamment au début", explique M. Arharbi.

"Le market making, c’est une forme de continuité de cotation, avec une quantité minimale et, si possible, résiliente. C’est-à-dire qu’il faut qu’elle soit là quand on en a besoin", explique Youssef Benhaddouch, expert consultant indépendant.

"Il est important, pour le lancement du contrat futur, que cela se fasse en même temps que l’opérationnalisation des market makers. On ne voulait pas que le premier jour, vous ayez des spreads larges et une illiquidité liée à la nouveauté du produit", ajoute-t-il.

Il est très important que les market makers soient opérationnels dès le premier jour.

Le lien direct entre spreads et arbitrage

"Le deuxième point porte sur la fixation des paramètres de spread. Il était important que le spread demandé aux market makers soit cohérent avec les spreads observés sur le marché spot", explique M. Benhaddouch.

"Par le jeu de l’arbitrage, un contrat futur implique un alignement entre le prix spot et le prix à terme. Cela existe dans tous les marchés du monde, sur les marchés actions comme sur les marchés de taux".

"L’arbitragiste vend le contrat à terme et, en même temps, il achète sur le comptant les constitutions de l’indice, pour porter la position jusqu’à l’échéance. Pendant cette période, il porte la position. Il n’y a que les dividendes qui entrent en jeu".

"Les arbitragistes sont présents pour capturer le profit qui existe entre la valeur théorique et la valeur de marché, parce que nous sommes dans des marchés qui ne sont pas toujours parfaitement efficients. On voit bien qu’il y a une coexistence vertueuse de ces deux mécanismes autour du contrat futur".

Le prêt-emprunt de titres : faire circuler la liquidité

En abordant le fonctionnement concret des marchés dérivés, Bassil Zekri insiste sur un point souvent technique mais central : le prêt-emprunt de titres.

"Lorsqu’on parle des produits dérivés de manière générale, on est forcément interpellé par les opérations de prêt-emprunt de titres. Pour les professionnels, il est pratiquement indispensable de structurer des stratégies d’intervention sur les marchés dérivés sans recourir à ces opérations, que ce soit dans le cadre d’activités d’investissement ou dans le cadre d’activités d’animation de marché".

"Aujourd’hui, nous travaillons avec nos collègues du ministère de l’Économie et des Finances sur le déploiement des textes d’application. Le nouveau texte entré en vigueur en 2021 est venu compléter et amender l’ancien cadre et intègre des leviers très importants pour le fonctionnement du marché".

"Le prêt-emprunt de titres, au fond, a pour finalité d’assurer une circulation de la liquidité dans le système", explique M. Benhaddouch . "Entre les détenteurs de titres, notamment les fonds de pension, les caisses de retraite, les compagnies d’assurance, qui ont des positions statiques, et les utilisateurs". Et ces utilisateurs sont clairement identifiés. "Parmi les utilisateurs, on retrouve évidemment les arbitragistes et les market makers".

 Vous ne pouvez pas avoir de contrat futur si vous n’avez pas de market makers et si vous n’avez pas de prêt-emprunt de titres 

D’ailleurs, "le prêt-emprunt de titres fait partie des critères qualitatifs du MSCI. Certaines bourses, aujourd’hui classées frontier, dans leurs efforts pour passer de frontier à emerging, ont mis en place un cadrage opérationnel du prêt-emprunt de titres. Je pense notamment à la Bourse de Colombo".

Profondeur de marché, carnet d’ordres, comportement en période de stress

"Quand on parle de liquidité, on parle beaucoup de liquidité, notamment de liquidité structurelle d’un marché. Et quand on parle de liquidité structurelle, on est obligé de passer par la notion de profondeur de marché", explique M. Benhaddouch.

"Qui dit profondeur de marché dit profondeur de carnet. La matière première de la liquidité, c’est le carnet d’ordres".

Qu’est-ce qu’un carnet réellement liquide ? Pour Youssef Benhaddouch, un carnet d’ordres n’est pas liquide par principe. Il doit réunir deux conditions indissociables.

"La première, c’est le fameux spread : la meilleure offre et la meilleure demande, en haut du carnet, qui doivent être les plus serrées possible. Dans les marchés matures, quand on regarde un indice comme le CAC 40, les spreads observés sur les valeurs les plus liquides sont de l’ordre de 5 à 10 points de base. Donc c’est très serré". "La deuxième condition, qui pour moi est pratiquement la plus importante, c’est d’avoir, au sens littéral du terme, une profondeur de carnet".

"Cela veut dire que, sur plusieurs niveaux de prix, vous devez avoir des quantités affichées par limite qui soient significatives. Pourquoi ? Parce que vous ne voulez pas qu’un ordre important déséquilibre le carnet".

"On reconnaît un marché liquide, notamment dans les phases de stress ou de dislocation, lorsque le prix d’équilibre se forme assez rapidement, sans trop de volatilité"."Pour atteindre cette profondeur de carnet, vous avez besoin d’un certain nombre de conditions, dont le nombre d’intervenants", conclut-il.

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