Lecture sociologique de la Gen Z, son rapport à la politique et à la société
Dans cet entretien, le sociologue et écrivain Abderrahim Bourkia analyse les spécificités de cette jeunesse et son rapport à la société marocaine.
Le week-end dernier, plusieurs appels à manifester lancés sur un groupe numérique appelé GenZ212 ont donné lieu à des rassemblements à Casablanca, Rabat, Tanger et dans d’autres villes du Royaume. Ces mobilisations, dont les organisateurs sont anonymes, ciblent une jeunesse marocaine en quête de reconnaissance et de changements.
Cette jeunesse, connue sous le nom de génération Z, regroupe les personnes nées après 1995 et jusqu’au début des années 2010. Elle représente une part importante de la société marocaine : 8,2 millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans sur un total de 36,8 millions d’habitants selon le RGPH 2024.
Mais, cette génération doit composer avec un contexte national marqué par de profondes contradictions. D’un côté, des réformes importantes sont engagées pour moderniser le pays ; de l’autre, persistent des disparités territoriales, un système éducatif et de santé en difficulté et un marché de l’emploi défaillant.
L'activisme des Gen Z s'est répandu sur tous les continents. Les épisodes les plus marquants ont été accompagnés par un usage massif des réseaux sociaux comme outil. Parmi les pays concernés, citons, sans exhaustivité, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, le Nigéria, l'Algérie, l'Afrique du Sud, Hong Kong, la Thaïlande, l'Inde, l'Iran, le Chili, la Colombie et le Mexique.
Ci-après, le sociologue et écrivain Abderrahim Bourkia apporte son éclairage sur les spécificités de cette génération au Maroc, son rapport à la politique et à la société et les nouvelles formes de mobilisation qu’elle invente.
“Nos jeunes comprennent tout”
Médias24 : Qu’entend-on exactement par “Génération Z” et quelles sont ses spécificités au Maroc par rapport à d’autres contextes ?
Abderrahim Bourkia : Je n’ai pas encore utilisé cette appellation mais ce sont des jeunes très connectés, voire même hyper ou trop connectés. Ce qui veut dire qu’ils sont en contact avec d’autres sous d’autres cieux et qui sont dans l’instant présent.
Maintenant, ce “It’s Now or Never” (C’est maintenant ou jamais, ndlr) - pour paraphraser le père du Rock’N’Roll - n’est pas mauvais en soi. Bien au contraire. Nous sommes au cœur de la révolution numérique. Notre jeunesse vit dans une ère de transformations rapides et intenses.
-Quels sont, selon vous, les principaux moteurs sociaux, économiques ou culturels qui poussent cette génération à descendre dans la rue ?
-Notre jeunesse porte en elle des aspirations et des craintes pour un Maroc meilleur pour toutes et tous. Les jeunes rêvent d’une vie digne pour eux et leurs proches. Ils ne sont pas déconnectés par rapport à ce qui se passe autour d’eux. Nos jeunes comprennent tout.
Ce Maroc à deux vitesses, évoqué par Sa Majesté le Roi Mohammed VI dans son dernier discours du Trône, est un sujet de préoccupation. Les jeunes comprennent à leur manière et selon d’autres paramètres tout ce qui nous échappe en tant qu’adultes. Ce que l’on ne peut pas saisir parfois. Ils perçoivent les inégalités sociales : cherté de la vie, précarité, manque d’opportunité et dysfonctionnement administratif et portent en eux nos frustrations et nos aspirations, celles d’un système éducatif, social, économique et culturel et d'un système de santé qui peine à accoucher de solutions justes, concrètes et pertinentes pour tout un chacun dans les grandes villes comme dans les régions enclavées.
C’est en quelque sorte une certaine sensibilité aux maux sociaux des autres qui les a incités à essayer de faire entendre leur voix. Les écouter, les entendre et les amener vers nous sont les étapes à adopter pour échapper aux récupérations idéologiques.
Les jeunes à la recherche de nouveauté
-En quoi l’usage des réseaux sociaux change-t-il la manière dont les jeunes organisent et diffusent leurs mouvements de protestation ?
-Les formes de mobilisation que l’on observe chez les groupes des supporters ultras, et ceux qui prennent en otage le football et s’improvisent comme “dénicheurs” de la “haouta” ou “la bonne affaire” et n’importe quels mouvements sociaux et manifestations de protestations locales pour une cause, tout ceci montre que les jeunes d’aujourd’hui cherchent déjà des voies nouvelles, plus seulement celles des partis politiques ou des associations classiques.
Donc, on pourrait dire qu’il existe chez ces jeunes un potentiel de réinvention des modes d’expression et d’engagement politique : plus informel, plus connecté aux identités locales et territoriales, plus expressif, plus créatif.
-Comment ces mobilisations sont-elles perçues par les générations précédentes et par les institutions au Maroc ?
-Chacun a sa propre perception selon sa situation socio-économique et sa proximité avec ceux qui font de la politique ou des élites économiques. Chacun y va de son couplet préféré. Il y a ceux qui brandissent vite la rhétorique “patriote ou pas patriote”, alors qu’il s’agit tout d’abord de jeunes en quête de reconnaissance, de visibilité et de craintes pour leur avenir.
C’est ça, être un jeune qui réfléchit, et qui aspire à une vie digne et aux changements dans son quotidien. Et en effet, ces jeunes ont d’autres formes alternatives d’expression. Je ne sais pas s’ils aiment toutes et tous le football, mais cette manière de formuler des demandes me fait penser au supporterisme dans son aspect créatif et fédérateur et non dans ses actes démesurés et manifestations violentes que l’on a vus dans les grandes artères de la ville de Casablanca ou d'Agadir par des jeunes qui préfèrent les débordements pour s’adonner aux méfaits et aux destructions des biens publics et privés.
Ces mobilisations pourraient nous servir d’ondes de choc pour revoir ce collectif de supports d’identités individuelles soudées en identités collectives qui trace une ligne de démarcation et un fossé abyssal avec les anciennes générations.
La jeunesse marocaine n’est ni homogène ni stéréotypée : ni ange ni démon, ni totalement intégrée ni totalement exclue. Elle vit dans un entre-deux, entre tradition et modernité. Ce qui la rend difficile à saisir, mais qui révèle en même temps un potentiel, une vitalité et une lucidité singulières.
“Une visibilité plus forte”
-Pensez-vous que ces mobilisations de la Gen Z pourraient transformer durablement le rapport des jeunes Marocains à la politique et à la société ?
-Ce genre de mobilisations qui donne peu de crédit aux acteurs politiques et celles et ceux qui gèrent la chose publique a déjà commencé depuis plus de deux décennies.
Nous avons déjà vu des jeunes urbains qui ont réinventé le rapport à la politique et aux normes sociales qui dominent notre société ; qui ont déjà formulé des demandes socio-économiques, politiques et culturelles dans certaines villes du Royaume. Être à l’écoute et faire preuve de largesse d’esprit, d’ingéniosité et de créativité ne pourrait être que bénéfique pour notre société qui devrait contenir tout le monde où chacun aura sa place selon ses compétences et ses mérites.
Ce qui, à mon avis, distingue cette génération des précédentes, c’est leur connexion et la plus grande maîtrise des outils numériques, une visibilité plus forte, une plus grande exposition aux crises qui ont touché le monde entier. Les guerres et les dépressions mondiales économiques, climatiques et sanitaires comme le covid-19 ne sont pas passées sans séquelles. Et je peux ajouter que l’impatience face aux lenteurs des possibilités dans leurs horizons est un autre distinctif des anciens qui ont connu d’autres types de crises.
-On observe des dynamiques similaires dans plusieurs pays comme le Madagascar ou le Népal. Comment expliquer que cette génération exprime ses frustrations de manière convergente dans des contextes aussi différents ?
-Je n’ai pas vraiment suivi ce qui s’est passé au Madagascar et au Népal. Mais ce n’est pas le même contexte. Ces jeunes Marocains n’ont pas manifesté contre le pouvoir. Ils avancent des doléances sociales avec la triade : éducation, santé et emploi. Mais je peux m’exprimer sur le modèle marocain, dont je fréquente les jeunes protagonistes dans le bus, aux stades, dans la rue, à l’université ou ailleurs.
Plutôt que de marginaliser ou de contenir les jeunes qui demeurent hétérogènes, il serait plus bénéfique de leur offrir une véritable place dans l’espace public, en particulier dans les domaines de la création, de l’innovation et de l’expression culturelle, et des opportunités pour travailler, et pourquoi pas à titre d’exemple dans les grands événements sportifs qui arrivent et pourraient être une aubaine pour eux.
Cette ouverture doit s’inscrire dans une logique constructive, loin des récupérations et des querelles politiciennes stériles qui gaspillent l’énergie collective. La Constitution de 2011, inspirée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, consacre des droits fondamentaux pour les jeunes et trace les contours d’un Maroc renouvelé où la jeunesse est appelée à jouer un rôle central comme acteur de développement.
Dans leur quête de reconnaissance et d’affirmation, les jeunes mettent à l’épreuve les limites : celles de leurs propres capacités, mais aussi celles des symboles de l’autorité, qu’il s’agisse de la famille, de l’école et des institutions.
Cette mobilisation traduit l’existence d’un conflit générationnel, voire intergénérationnel, qui témoigne d’un décalage entre les attentes de la jeunesse et les réponses que la société dans son ensemble parvient à lui offrir. Et là j’invoque le morceau de Bob Dylan “The Times They Are A-Changing” (les temps changent, ndlr) qui reste pour moi intemporel et transnational avec les jeunes générations.
Être attentif à leurs colères, mais aussi à leurs aspirations et à leurs espoirs, est capital. Cela constitue une clé pour mieux comprendre leurs besoins et orienter les politiques publiques vers eux pour une participation citoyenne plus active.
La jeunesse marocaine n’est ni homogène ni stéréotypée : ni ange ni démon, ni totalement intégrée ni totalement exclue. Elle vit dans un entre-deux, entre tradition et modernité. Ce qui la rend difficile à saisir, mais qui révèle en même temps un potentiel, une vitalité et une lucidité singulières.
Nombreux sont celles et ceux qui se retrouvent confrontés à de vives inquiétudes : la précarité économique, l’absence de perspectives et d’horizons professionnels, le sentiment d’être inutile et de stagnation sociale. Ces inquiétudes alimentent souvent un désir d’émigration, y compris par des voies clandestines, traduisant une volonté de chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas ici.
Cette tension illustre l’urgence de leur offrir de réelles opportunités d’épanouissement et de participation afin qu’ils puissent se projeter dans l’avenir du Maroc plutôt que de s’en détourner.
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