Reportage. A Talat N’Yaakoub, la désillusion de la reconstruction (1/2)
A quelques jours du premier anniversaire du séisme, les opérations de reconstruction accusent des retards importants comme l'assure la population locale et nous le constatons sur place ce samedi 25 août. En cause, l’ampleur de la tâche et des procédures jugées bureaucratiques. Reportage dans la commune de Talat N’Yaakoub, à quelques kilomètres de l’épicentre.
Le long de la route nationale 7, traçant un sillon au cœur de l’Atlas de Marrakech jusqu’à Tata en passant par le Tizi N’test, la route se détériore soudainement entre Ouirgane et Talat N’Yaakoub.
Ce samedi 24 août, nous sommes à quelques encâblures de l’épicentre du terrible séisme ayant frappé la région du Haouz et le cœur du Haut Atlas, le 8 septembre 2023.

Une route défoncée
Le long du Oued N’fis, les travaux de réfection et d’élargissement entamés en 2022 reprennent lentement. Trop lentement. Quelques engins s’affairent à dégager les gravats de l’élargissement grattés sur la montagne.
Ceux-ci s’ajoutent aux autres, issus du déblaiement des maisons détruites, le plus souvent dans des terrains adjacents à la route, voire, parfois, servant à d’autres activités comme des terrains de foot de proximité. Fortement sollicité aussi bien par les poids lourds que les engins de chantiers transportés par remorques, ce cordon ombilical reliant les zones les plus durement touchées par le séisme avec le reste du pays est, à l’image du reste de la zone, dévasté.
Sur plus de 30 km, plusieurs tronçons sont quasiment impraticables, alors que d’autres sont ponctués de pieds de poule, rendant l’accès aux zones de l’épicentre éprouvant; aussi bien pour les véhicules que les passagers.
Vraisemblablement, la frénésie ayant suivi le 8 septembre 2023, ainsi que l’élan de solidarité se sont tassées. Tout comme l’intérêt pour cette région.
Les tentes rouges et bleues sur les flancs de montagnes sont encore visibles au loin, ici et là bien avant le village d’Asni. Des témoins silencieux de la détresse que vit encore la population.


L’activité économique au ralenti
Au village Talat N’Yaakoub, chef-lieu de la commune éponyme, quelques commerces installés dans des tentes, aux abords de ce qui était jadis le souk de la commune, tentent de redonner un espoir de vie.
Le café du petit centre rural a été reconstitué de bric-à-brac : des bouts de bois, de la bâche et des toiles. Quelques jeunes et moins jeunes sirotent leurs thés les yeux distraits en face d’un écran de télé trônant juste en dessous de l’entrée du lieu en pénombre.
Un truck proposant du café est stationné juste à côté. C’est une des nouvelles activités qui sont apparues récemment, d’après une des personnes rencontrées sur place. Tout comme l’activité de récupération de ferraille à la suite du déblaiement.

Les équipements de base ne sont pas encore finis
Le bureau de poste adjacent est un amas confus portant encore, sur un pan de mur à moitié détruit, l’enseigne jaune et bleu de l’institution publique.
Le siège du Caïdat, lieu de pouvoir et de services publics, est installé dans une tente (caidale) et des locaux de chantier en préfabriqué.
Une pharmacie, installée dans un container blanc, arbore une large croix verte électrifiée. Celle-ci est caricaturalement disproportionnée par rapport à la taille de la boite.
Selon le constat sur place, les dispensaires, eux, sont encore en chantier. Tout comme les écoles, à quelques jours de la rentrée scolaire.
Selon nos sources locales, les collèges et le lycée (prévu dans une école communale retapée) sont eux prêts à accueillir les élèves dont plus de 30% ont été déscolarisés après leur départ à Marrakech. Toutefois, les centres d’hébergements (Dar talib et Dar taliba) n’ont pas encore été reconstruits rendant les chances d'une rescolarisation bien minces pour les élèves du collège.

En contrebas du centre du village, les décombres ocres de la forteresse des Goundafas, effondrée sur elle-même, regarde en silence le fin filet d’eau qui s’écoule, immuable, dans l’oued bordé par des terrasses plantées d’amandiers.
Le calme règne, et l’activité est morne sous un soleil de plomb.
Les containers comme abris
Les zones déblayées tout au long du village signalent l’ancienne présence de la vie, aujourd’hui figée. Elle s’est déplacée, plus loin, dans un campement de containers rouges.


Quelques chantiers de maisons ou des traçages au sol, témoignent d’une volonté de reconstruire. Mais on en est encore loin. A Talat, seules 5 maisons sur les 96 foyers recensés ont été reconstruits mais pas encore livrées à leurs propriétaires, selon les sources sur place.

Ici, à plus d’un kilomètre du chef-lieu ont été rassemblés certains survivants du douar Dogouj. 56 foyers recensés. Les tentes d’urgence qui étaient installées sur le même site avec un fort renfort de groupes électrogènes à la suite du 08 septembre 2023, ont laissé place à des boites en préconstruit rouges et blanches fournies par les autorités ou des ONG nationales ou internationales. Les voix des femmes discutant entre elles, et les cris des jeux des jeunes enfants maintiennent l’espoir d’un semblant de normalité qui tarde à revenir.


Chantier de la mosquée de Tinmel en attente
À 6 km de là au plus proche de l’épicentre, à Tinmel, les restes de la mosquée du XIIe siècle, ont été consolidés d’une structure élégante en bois. Le site historique, est entouré d’une palissade de chantier.
L’ancienne pancarte annonçant la rénovation de ce lieu emblématique de l’épopée Almohade résiste, encore debout, comme une promesse non tenue.

Le chantier de rénovation de la mosquée avec la construction de nombreuses accommodations devait être livré en novembre 2023… Aujourd’hui, elle est quasiment rasée par la puissance de la secousse.
À notre approche du site, un premier gardien, sort d’un bâtiment qui a tenu le choc de la secousse. Il devait faire office de musée. Il est suivi d’un autre, curieux de cette rare visite.
Ils nous affirment qu’aucune visibilité n’est donnée sur l’avenir du site. « Depuis mai dernier, à chaque fois qu’on demande, on nous dit que les travaux vont commencer la semaine prochaine, le mois prochain etc. On attend ! »
Un village sous les tentes
Cette attente est aussi celle des habitants du village de Tinmel, toujours installés, sous une chaleur étouffante, dans des tentes et sous des bâches empêchant la fraicheur de l’oued et sa nature luxuriante de pénétrer le campement.
Un autre camp, du même genre, est installé de l’autre côté de la rue principale du douar.
Contrairement aux autres villages de la région, il n'y a pas de logements en container. « Il y a 3 mois, les autorités nous ont signifié qu’on ne peut plus ramener les logements de chantiers. » affirme Mohamed Idboumassoud, président de l’association Tinmel et élu local.
« On nous a expliqué que c’était pour accélérer l’opération de reconstruction et ne pas pousser les gens à s’installer dans un provisoire qui risque de durer. »


Pourtant, aucune maison n’est encore sortie de terre. Les places vides déblayées témoignent des logis qui étaient là. Plusieurs chantiers ne dépassent pas le stade des fondations. Certains la phase de traçage au sol.
Une seule bâtisse, en pierres jointées de chaux, peine à sortir du sol. Elle n’est pas encore à la hauteur nécessaire pour installer le toit. À quelques mois de l’hiver, le chantier de la reconstruction semble à l’arrêt.

Plusieurs problèmes expliquant cette léthargie sont avancés par les habitants.
Des aides au rabais ?
En premier lieu figure celui des montants des aides. « On nous a promis 140.000 dirhams d’aide pour les maisons à reconstruire intégralement et 80.000 dirhams pour les maisons partiellement endommagées. Il se trouve que l’écrasante majorité n’a reçu que 80.000 DH d’aide étalée sur 4 tranches », témoigne Abdallah rencontré sur place.
Une affirmation qu'on ne peut pas généraliser mais qui revient souvent dans les échanges que nous avons eu dans diverses zones que ce soit dans les quartiers de Marrakech, à Chichaoua, à Talat entre autres.
Dans la Commune de Talat et ses douars environnants, les témoignages sur place nous indiquent que seuls 10 à 15% des sinistrés peuvent prétendre aux fameux 140.000 dirhams. Le reste ne seront dédommagé qu’à hauteur de 80.000 DH.
Selon Idboumassoud, la raison qui a été avancée par les autorités locales, lors de leurs échanges avec les représentants des habitants et de la société civile, est que le montant des aides a été fixé sur la base du recensement réalisés par les commissions des experts mandatés par le gouvernement.
Une gestion jugée bureaucratique
Or, il se trouve que lors du déblaiement qui a débuté après le séisme, toutes les maisons partiellement détruites ont été démolies. Cette opération s’est faite bien avant la communication aux bénéficiaires des montants des dédommagement qu’ils recevront, encore moins du déblocage des premières tranches de l’aide, mentionnant le restant dû.
« Nous n’avons eu aucun rapport d’expertise nous indiquant la catégorie dans laquelle on se trouve, est ce que c’est une destruction partielle ou totale. Et quand les engins sont venus, ils ont tout détruit. C’est quand on a eu le reçu de la première tranche qu’on a su que c’était le premier versement sur la base de 80.000 DH» se plaint Mohamed, un autre habitant de Tinmel.
Erreur de planning, de coordination ou de communication ? Les habitants ou leurs représentants n’en ont eu aucune idée.
Quoi qu’il en soit, la gestion bureaucratique de l’opération de l’aide à la reconstruction est directement pointée du doigt.
Autre couac bureaucratique soulevé par la population est celui des superficies et des orientations. La plupart des plans qui ont été proposés par les architectes mandatées par Al Omrane, à qui a échu le pilotage technique de la reconstruction en milieu rural, sont de 50 à 100m². Selon les sources sur place, les reconstructions doivent se faire obligatoirement sur les coordonnées GPS des lieux où les maisons ont été endommagées ou détruites.
Or, il se trouve que le mode d’habitat local est composé de maisons avec des familles élargies où plusieurs générations cohabitent dans le même logis composé d’un espace central et de dépendances. Les maisons sont donc étalées sur des superficies allant de 160 à 200m². Les plans et les superficies proposées ne sont donc pas compatibles avec la situation précédent le séisme.
Ce qui fait que plusieurs demandes sont faites aux autorités pour changer les superficies, les plans voire l’orientation des fenêtres. La plupart ont été refusées. « Alors que nous sommes en montagne sans vis-à-vis, il y a des gens qui ont reçu des plans avec une seule fenêtre, ou avec deux fenêtres dans la mauvaise orientation », témoigne un villageois.
Une reconstruction au ralenti
Et à notre élu local de s’interroger : « puisqu’ils ont imposé ce genre d’habitat, pourquoi ne sont-ils pas allés jusqu’à la proposition d’un nouveau plan d’aménagement pour le village ? ».
Ces déconvenues en plus d’ajouter des procédures administratives, ne font que retarder le démarrage de la reconstruction.
Ils questionnent également la méthode de déblocage de l’aide. Celle-ci est débloquée par tranche de 20.000 DH. C’est-à-dire qu’une fois la fondation coulée, il faut attendre l’approbation administrative pour vérifier la réalisation et sa qualité. C’est à ce moment que le « OK » est donné pour le déblocage de la deuxième tranche etc. Il faut attendre entre 2 et 3 mois pour chaque déblocage.

Entretemps les ouvriers partent et laissent les chantiers ouverts en attendant la liquidité pour la nouvelle étape, allongeant et renchérissant d’autant le processus de reconstruction.
À l’ombre d’un mur, Lhoucine prend une pause avec d’autres villageois à côté du chantier de sa maison. Pour lui, avec le montant de 80.000 dirhams il est impossible de la finir. Pour lui, rien que la fondation pour 70m² lui a coûté 40.000 dirhams. « le Maâlam maçon coûte ici 200 DH/jours et l’ouvrier 150 DH. C’était à 80 DH avant. C’est vrai que ça fait des revenus qui resteront sur place quand ils viennent de la région, mais au vu de la demande la plupart viennent de régions éloignées comme Beni Mellal. À cela s’ajoute le coût des matériaux et de leur transport. Il faut ramener parfois des semi-remorques de Marrakech qui s'arrêtent à la fin de la route goudronnée. Les matériaux vont ensuite être déchargés dans des camions plus petits pour monter la piste. Certains recourent même à des ouvriers ou des mules pour les faire acheminer sur les dernières dizaines de mètres qui séparent la piste des maisons. Le chargement qui coûte 2500 dans les régions accessibles coûte ici 4500 dirhams. » détaille-il.
Et d’ajouter, « on ne peut même pas travailler sur la base de forfaits avec les ouvriers, à cause des délais de déblocages des tranches d’aides. Je pense qu’en cas de déblocage entier, on ne pourra construire que les murs et le toit. Il va falloir se débrouiller pour les portes, les fenêtres et la finition. »
Une situation qui fait que beaucoup de gens sur place sont découragés voire désemparés. « Beaucoup de gens ont peur de dépenser de leurs poches pour les reconstructions et ne pas être remboursés à la fin car le chantier n’a pas suivi la procédure», affirme Lhoucine.
Le béton roi
Autre problématique relevée, celle du recours à des matériaux locaux incompatibles avec les constructions en béton, comme le gravier et le sable prélevé directement dans l’oued.
Comme expliqué à la suite du séisme, l’utilisation de ces matériaux a été considérée par certains experts comme étant un facteur de fragilité des bâtiments. Il se trouve que pour faire face à l’inflation des matériaux et le non-recyclage des gravas sur place, on revient à cette pratique, fragilisant de fait les nouvelles constructions.
Certains habitants nous rapportent ainsi que certains architectes mandatés par Al Omrane ne sont jamais venus sur le terrain et que souvent les autorisations de continuer le chantier sont accordées par le moqqadem. Et même cette mécanique pourrait être retardée vue qu’une partie des agents d’autorité, notamment le Caïd de Talat N’Yaakoub ainsi que deux des cheikhs de la région, véritables mémoires des problématiques locales, ont été affectés ailleurs à la faveur du dernier mouvement des agents d’autorités.
On est bien loin des débats post-séisme sur la reconstruction avec des matériaux traditionnels, la mise en place de filières dédiées et le respect de l’identité architecturale environnementale du lieu. Les gens veulent construire au plus vite et le moins cher même en trouvant des parades aux normes imposées.
À l’approche de la rentrée scolaire, de l’hiver et de la fin attendue des aides directes mensuelles de 2.500 DH accordées aux rescapées de la catastrophe du Haouz, le constat dans cette zone est que l’optimisme suscitée par la très forte mobilisation et réactivité post-séisme, la résignation et le fatalisme cèdent de plus en plus la place à la désillusion.
[NDLR: Après ce premier reportage qui est un instantané de la zone la plus touchée par le séisme, nous poursuivrons nos reportages dans toute la région, en donnant la parole aux populations et aux responsables locaux].
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Abderrahman El Mezouari El Glaoui
Mohamed Mahdi
Socio-anthropologue
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